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MEIHOIRES CONTEMPORAIItiS.
MÉMOIRES
DE MAP AME LA DUCHESSE
D'ABRANTÈS
TOME DOUZIEME.
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PAIHS. — IMPRIMERIE DE I.ACHCVARDIX»E ,
RUS DU COLOMBIER, M" io.
MEMOIRES
OE MADAME X.h. DUCHESSE
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SOyVEN 1RS HISTORIQUES
^mW, SUR
•napoleoiv.
LA RÉVOLUTION,
LE DIRECTOIRE , LE CONSULAT, L'EMPIRE ET LA RESTAURATION.
TOME DOUZIÈME.
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A PARIS,
CHEZ MAME-DELAUNAY, LLBRAIRE,
RUE GUIÎmÎGAUD , IN° u').
MDCCGXXXIII.
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DE MADAME LA DUCHESSE
D' A B R A N T E S.
CHAPITRE PREMIER.
Comnaencemeut de la révolution de l'Espagne. — L'empe- reur à Bayunne. — L'impératrice à Bordeaux. — Les étren- nes de Junot. — La caisse de diamans. — Le collier de saphirs. — Le mauvais ami, — Madame Foy en Roxelane.
— Madame Trousset. — La folie de Saint-James. — Le jardin de fleurs et le jardin d'Armide. — La comédie. — Madame Laplanche-Mortières. — Le général Lallemand. Millin. — Michaud. — La mauvaise actrice. — La com tcsse Dupont. — La fête de famille. — L'abus des talens.
— La gavotte. — La rosière. — Le mal de reins dans le talon. — La pauvre famille. — Les environs de Paris, — La femme faisant manger les yeux de son enfant par une araignée. — Le pauvre père. — La rosière à Versailles.
Tandis que l'Espagne commençait sa révohi- tion, qu'elle illutninait avec le feu des incen- XIL
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dies, et que ses cloches sonnaient le tocsin de toutes parts , nous étions à Paris dans la plus profonde ignorance. L'empereur n'était pas en- core de retour; l'impératrice était partie pour Bayonne en passant par Bordeaux, et elle s'était arrêtée quelque temps dans cette dernière ville... L'intention de l'empereur était que cette partie de la France, d'ailleurs si maltraitée depuis la guerre, reçût au moins de bonnes paroles, un accueil gracieux, de ces choses enfin qui coûtent si peu à ceux qui possèdent le pouvoir et ren- dent si contensceux qui les reçoivent. L'impéra- trice avait donc rfca l'ordre de l'empereur d'être aimable pour les Bordelais, et à bien dire, cet ordre ne lui était pas difficile à remplir, car on sait combien elle était facile et bonne pour accueillir ceux qu'on lui présentait. Les Bordelais furent charmés d'elle et par elle, et lorsque, vers la fin du mois d'avril, elle quitta Bordeaux pour aller rejoindre l'empereur à Bayonne, et faire les honneurs de la France à Maria-Luisa et à Char- les IV, elle y laissa des regrets. \oilà ce qui me fut dit l'année suivante lorsque j'allai dans les Pyrénées pour y prendre les eaux.
L'empereur était donc à Bayonne , organisant ou plutôt désorganisant l'Espagne avec une ar- deur qui, en vérité, tenait du vertige... Nous re-
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 3
cevions bien encore des nouvelles, nous antres pauvres femmes qui attendions à Paris qu'une lettre vînt nous rassurer ; mais Bayonne était là comme un creuset au travers duquel passait no- tre correspondance, et nous ne recevions que ce qu'il plaisait au maître de nous laisser parvenir. Le résultat de cette belle manœuvre inventée par Louvois, et perfectionnée de nos jours, était au moins de nous préserver de toute inquiétude, mais aussi de nous tenir dans une ignorance pro- fonde.
Je n'avais plus le Raincy, ainsi que je l'ai dit plus haut. J'avais écrit à Junot que je désirais une campagne, et qu'il voulût bien m'en laisser louer une dans les environs de Paris... J'attendis quel- que temps sa réponse, enfin elle me parvint par un officier du prince Eugène qui avait été envoyé à Lisbonne, et qui en revenait avec une com- mission pour moi. Cette commission, qu'il de- vait ne remettre qu'en mes mains, était, me disait Junot dans un billet venu par l'estafette, renfermée dans une petite cassette que je ne de- vais ouvrir, me disait-il surtout, que devant mes amis. . . Comme cette cassette tient en grande par- tie à beaucoup de désagrémens survenus depuis dans l'existence de Junot et dans la mienne, je vais rapporter ici tous les détails de cette^ affaire.
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Il me faut pour cela remonter un peu dans le passé, c'est-à-dire à la fin de l'hiver que je viens de décrire.
J'ai parlé des fêtes nombreuses qui s'étaient succédé sans aucune interruption. Le lende- main de l'une de ces fêtes , j'étais encore au lit quand on m'annonça M. Ivan , chirurgien de l'empereur, et dont Junot était fort entiché, comme en général son bon cœur le portait à l'être de tous ceux avec lesquels il avait fait la guerre dans les beaux jours d'Italie. Comme j'ai toujours respecté les anciennes affections, je mettais tous mes soins à être agréable aux gens qui lui plai- saient ; en conséquence j'avais demandé à M. Ivan de vacciner mon fils; et c'était pour visiter le bras blanc et potelé de mon Napoléon , qui , dans ce moment, était lumineux de beauté, que M. Ivan se trouvait d'aussi bonne heurechezmoi.il venait de remettre la ligature de l'enfant et de le poser sur mon lit, quand on vint me dire que l'aide-de- camp du prince Eugène que m'avait annoncé Junot demandait à me voir pour me remettre une boîte dont il était chargé pour moi. Le faire attendre eût été trop long; j'étais d'ailleurs en- tourée de mon enfant, de mes femmes, d'un ami de mon mari, du moins je devais le croire ; je fis prier Tofficier d'entrer... C'était un jeune
DK LA DUCHESSE D AERANTES. O
homme poli , bien appris. Il me remit une petite caisse grande comme une caisse d'eau de Colo- gne avec une lettre de Jimot. Voici ce qu'il m'é- Ciivait :
» Ma chère Laure, voici mes étrennes. J'ai bien «chargé Nitot de te les donner de ma part'; Bmais tu m'en as données de trop belles , toi ,
• pour que je me borne à ?non cadenas... Je t'en- ■ voie une parure de saphirs, composée de neuf
• pierres pour le collier, quatre pour les girando- » les, dont les poires sont d'une bien belle lon- ïgueur ; sept plus petites pour le peigne, et un
• saphir isolé dont tu pourras faire une plaque j>de ceinture, une agraffe , ce que tu voudras.
• Si la pierre n'est pas trop grosse, pourquoi ne » l'offrirais-tu pas à l'Éminence? C'est à ta vo- » lonté.
» Je joins à cet envoi de quoi le rendre encore
» C'était uu fort beau solitaire qu'il avait chargé Nitot de monter en cadenas , et d'attacher à rnon coUier de perles sans que je le susse. Gela fut exécuté en effet, et le matin du jour de l'an, lorsque je m'habillai pour aller faire ma cour à Madame, je vis avec une joyeuse surprise celte augmentation de beauté à une parure déjà fort belle. Junot était alors à quatre cents lieues de moi, et il y avait huit ans que nous étions mariés.
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» plus agréable. Je sais qnetu aimes les pierres de » couleur entourées de diamans , et la boîte de
• jaspe sur laquelle est un camée représentant le «Saint-Père contient de quoi te contenter à » cet égard-là. Je crois que les pierres ont été
• bien choisies; elles ont d'ailleurs passé parles t mains de Roberio de Souza , avaliador de todas ^pedras e diamantes , brûlas, lapidadasescolïdas,
• etc. , etc.; tu dois te le rappeler... c'est lui » qui m'avait fait acheter tes deux parures d'ai- «gues-marines et de rubis-balais, mais surtout « le beau fil de perles qui forme le rang supé- » rieur de ton collier.
» Mon avis est que tu fasses tailler tes pierres » en Hollande. Paris , à ce que me dit Quintella , «qui est passé maître dans les questions de la- apidaire, est beaucoup plus cher pour la taille » des pierres brutes. L'Angleterre l'est encore » plus... Paris est le lieu où l'ouvrage est le mieux
• fait, à ce qu'il prétend; mais tu me compren-
• dras lorsque je te dirai que j'aime mieux que » cette opération se fasse , soit à Bruxelles ou An-
• vers, soit à la Haye ou Amsterdam... ïu dois
• avoir là-bas un arni, je pense; M. Fornier de «Montcazal... S'il est revenu à Paris, charge De- » vois ou Nitot d'envoyer les pierres ; mais sur- » tout ne te laisse pas tromper. Je t'envoie une
DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 7
«belle parure; quant à son prix, ne crois pas »que j'aie fait des folies. Je joins ici l'estimation » et le poids de chaque pierre de couleur, ainsi » que le poids général de tous les bruis... Tu con- » nais maintenant pourquoi je ne voulais pas que » cette boîte fût ouverte devant vingt têtes folles » comme celles qui pouvaient être dans ton salon. » Je n'ai déjà que trop d'envieux , et en te voyant »un collier de saphirs, entouré de diamans que
• je t*ai envoyés bruts ^ ils crieraient après moi ,
• comme si j'avais dépouillé le prince du Brésil
• avant son départ. Quant aux diamans bruts et «taillés de la couronne de Portugal, ils ont em- » porté jusqu'à un morceau de cristal que tu dois » te rappeler avoir vu au cabinet d'histoire natu- » relie de Lisbonne, et qui était taillé à l'imita- »tion parfaite du fameux diamant du Portugal^
• auquel il ne manque que l'absence d'im cra-
• paud pour en faire le joyau le plus beau du «monde entier. J'ai acheté ceux-ci de mes pro-
• près deniers. Ils me coûtent une somme très rai-
• sonnable, et que je te dirais s'il n'était impoli » d'annoncer la valeur d'un présent. Quoi qu'il en
• soit, ma Laure, porte-le avec orgueil ; il estnon r> seulement à toi , mais il est une preuve même
• de ma modération, et j'en suis fier... Je désire
8 MÉMOIKES
» que tu offres de ma part la boîte avec le camée «représentant le Saint-Père à notre bon oncle a l'abbé de Comnène... Un bomme vertueux aura »le portrait d'un bomme vertueux... A propos »du pape, monseigneur Galeppi se met à tes «pieds... C'est un bomme bien spirituel , mais » dont l'état babituel de finesse et de ruse finit » par devenir fatigant.
» Nous sommes ici dans des occupations telles » qu'elles doivent être pour des Français : nous «travaillons et nous nous amusons... Je donne «des fêtes... j'en reçois... Geouffre ' est lesurin- » tendant des menus plaisirs ; c'est lui qui a la «direction des spectacles et des bals... Magnien • n'est pas plus léger que tu l'as connu , et seule- «ment un peu plus ennuyeux. Si tu viens ici, » comme tu me le fais espérer, emmène avec toi «toutes les jeunes femmes de ton état-major. Je » demanderai Lallemand pour que Calo vienne »avec toi, quoique je présume bien qu'elle mar* «che sans son mari. Madame de Laborde doit » aller souvent cbez toi , à ce que m'a dit le gé- » néral que j'ai nommé gouverneur de Lisbonne. 0 Fais-lui bon accueil ; je tiens à ce que tu sois
» Mon beau frère , M. de Geouffre , père de mon neveu Adolphe de Coranèue.
DM LA DDCHliSSE D ABKAJVTES. Q
• bien pour elle. Son mari est un vrai brave... » un vrai soldat de la bonne-roche celui-là... Sois ►bonne aussi pourraadameThiébault. Si tu viens, » détermine-les à venir toutes. Nous avons déjà
• un assez bon fonds... madame Trousset et ma- idarae Foy , ainsi que madame Thomières... Ma- «dame Foy est belle-fille de Baraguay-d'Hilliers. » C'est une assez jolie femme blonde, le nez en
• Tair... en tout la physionomie très... très Roxe- olane... Quant à madame Trousset, elle est bien »plus belle que madame Foy; mais il ne faut pas » se hasarder auprès de celle-là.. . c'est une femme » vertueuse, et positivement vertueuse. Je ne sais
• ce qu'on a conté sur elle... ce que je sais, inoiy
• c'est que j'ai été repoussé, et repoussé avec »cet accent qui vous dit : N'y revenez pas , etc.
J'ouvris ma boîte; elle contenait 5oo karats de diamants bruts en petites pierres d'entourage de six à sept grains, et comme elles devaient per- dre la moitié à peu près en passant par la taille, c'était bien ce qu'il fallait pour entourer '.
Dans ma joie de jeune femme... Voyez, disje à Ivan, comme c'est une chose agréable d'avoir
» M. Cavagnari, alors chargé de Ja direction de nos affai- res et par les mains de qui elles ont passé, peut certifier delà vérité de ce que je dis.
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un mari gaîant comme un Sylphe et faisant ses générosités comme un Aboulcacem.
Et je lui lus la lettre de Junot; après quoi je lui montrai toutes mes richesses. Il en demeura tout ébloui, et en vérité bien plus que cela ne valait, car toute la parure entière ne fut jamais d'un prix bien éievé... Après m'a voir félicité sur mes belles étrennes, Ivan s'en fut. Je ne l'accuse pas d'avoir parlé dans un sens peu charitable de ce qu'il avait vu , mais ce que je sais, c'est que l'im- pératrice , qui n'était pas encore partie à cette époque, c'est que toutes les femmes , qui déjà étaient jalouses de ma position dans le monde, se mirent à crier qu'il n'y aurait plus moyen d'y tenir, si la femme d'un lieutenant de l'em- pereur recevait en don pur et simple , de son mari, des caisses de diamans bruts... Je n'exa- gère pas en affirmant qu'au bout de huit jours il y en avait un tel nombre , que l'aide-de-camp du prince Eugène eût été bien empêché pour les apporter sur son cheval. Oh! pitié! pitié î... J'en aurais ri , mais la chose n'était pas de nature à égayer, je le devais bientôt apprendre.
D'après ce que Junot m'avait écrit , je me mis en quête d'une maison de campagne. J'en trou- vai une charmante, à Neuilly. C'était ce qu'on
DE LA UUCHESSE D ABRANTE&. 1 1
appelait la folie de Saint-James; cette ravissante maison était toute meublée. Comme elle a été ravagée par la bande noire, au point d'être mé- connaissable, je ne passe jamais devant sans éprouver un sentiment de tristesse amère, il me semble voir uu ami souffrant qui a eu de meil- leurs jours... Oh! qu'elle est puissante la magie des lieux rappelant un souvenir chéri!... qu'il est profond celui que j'attache à ces belles rives de la Seine, à ces ombrages fleuris du parc de Saint-James! Et cette serre... ces plantes embau- mées donnant un parfum des contrées lointaines, nous révélant un monde inconnu!... Oh! tout cela était bien beau !... tout cela avait un charme bien doux !
La maison n'était qu'un grand pavillon... mais il contenait ce qui m'était nécessaire à cette dis- tance de Paris. Un très beau salon et une grande salle à manger avec un premier salon servant de salon de musique. De l'autre coté du salon était une charmante chambre à coucher, un petit salon de travail, une salle de bains et mon cabi- net de toilette. Cet appartement donnait sur un jardin de fleurs, uniquement à moi seule , et fermé, du côté du jardin, par un treillage à la manière suisse ^ et de l'autre, par un canal bordé
J a MÉMOIRES
d'une allée de tilleuls, conduisant de la porte de mon cabinet de travail, jusqu'à une grotte qui donnait sur la rivière, un peu au-dessous du laminoire qui était au bas du pont. La serre cbaude, l'une des plus belles des environs de Paris, après celle de la Maimaison, avait, à cette époque, trois cents pieds d'ananas, ce qui en assurait cent par année à la maison , et renfer- mait une immense quantité de plantes exotiques et indigènes de la première beauté. Le perron du pavillon était formé par deux escaliers de douze marches, sur lesquelles les jardiniers avaient soin de placer des vases étrusques, rem- plis des plus belles fleurs, élèves de la serre. Je me rappelle qu'un jour, on mit sur le perron , plus de quarante Magnolias, Daturas ou Oran- gers Pompoleum* ; le même jour, mon jardin de fleurs , dans lequel l'on n'entrait que par mon ap- partement , était rempli de plus de deux mille pieds d'héliotropes, d'œillets, de jasmin, de roses des quatre-saisons, de roses mousseuses, et tout cela, planté en corbeille et entouré d'une épaisse bordure de réséda... Ah! c'était un lieu de délices , qui donnait bien la preuve que les
« C'est un oranger dont la fleur est énorme , et d'un par- fum admirable.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. |5
jardins d'Armide ont pu exister... tout ce qui formait ombrage était, acacia, ébénier, lilas ou catalpa; mais toujours arbre à fleurs...
La proximité de Paris me permettait d'y venir souvent au spectacle. Ils n'étaient guère fréquen- tables l'étéjCependant l'Opéra était toujours suivi. Après le dîner je montais en voiture avec ma- dame Lallemand, qui demeurait toujours avec moi et quelques unes de ces dames, et puis nous venions à Paris. A minuit nous repartions pour Neuilly par une de ces nuits d'été fraîches et belles, de ces nuits claires dans l'ombre, où la nature se devine à travers ce voile de gaze brune jeté sur elle... ou bien à la lueur d'une lune qui éclairait notre course rapide... et lors- que nous arrivions près de l'allée qui condui- sait au pavillon de Saint-James* , un vent par- fumé venait frapper notre visage... c'étaient des bouffées embaumées d'une odeur fantastique , tant elle était suave et pourtant enivrante... elle venait du parc du pavillon... et surtout de ce jardin de fleurs qui entourait mon appartement..,
'J'ai donne la description de celte délicieuse retraite, parce que , à l'époque où madame de Bourbon l'occupait, elle n'était déjà plus comme lorsque je l'avais. Oa la détrui- sit aussitôt après mon départ.
1 4 MÉMOIRES
Oh! je le répète! c'est un doux souvenir que celui de cette ravissante habitation!...
Le matin je montais à cheval avec madame Grandsaigne ; quelquefois, lorsque nous étions matinales, nous rencontrions le duc de Gaète, qui montait le cheval limousin, avec la housse de velours galonnée et le bridon d'or... J'étais toujours charmée de ces rencontres. Le duc de Gaëte était homme de bon esprit et d'excellen- tes manières.. . il est si poli, et si poli avec l'in- tention de l'être, qu'on lui en savait doublement gré... seulement il n'aimait pas beaucoup le galop de chasse que madame Grandsaigne et moi lui faisions courir.
Je trouvai une salle de spectacle dans l'orange- rie, avec les décorations. Le général Lallemand, alors major d'un régiment de dragons, venait d'arriver à Neuilly, où il demeurait avec sa femme qui était toujours avec moi. En revoyant des coulisses, nu théâtre, notre goût de comédie nous reprit, et nous nous écriâmes aussitôt qu'il fallait jouer au moins le CoUatéraL\... Millin, qui était un de mes plus fidèles habitués, appuya la motion de toutes ses forces, et en vérité je ne sais pourquoi, car il jouait comme une vraie pantou- fle. M. de Planard ( Eugène de Planard ), auteur
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 f*
de plusieurs pièces charmantes, et cousin de ma- dame de Grandsaigne, fut enrôlé à l'unanimité ; madame Laplanche-Mortières avait de grands yeux bleus, une figure qui pouvait être bien; elle joignait à cela une voix qui, quoiqu'elle fût dans le haut de la tête, et un peu criarde, était encore plus de mise que celle de madame Lalle- mand, dont le rhume éternel s'opposait à toute entreprise théâtrale de sa part. Madame Laplan- che-Mortières fut donc recrutée pour les jeunes premières , et nous arrêtâmes de jouer la jolie petite pièce de Défiance et Malice et les Rivaux d'eux-mêmes. Le général Lallemand fit Blinval dans Défiance et Malice, et moi Céphise. Dans les Rivaux d'eux-mêmes, je remplis le rôle de la soubrette, qui m'allait mille fois mieux que celui de madame Derval qu'on m'avait imposé à la Malmaison, où l'on ne jouait presque jamais dans les rôles qui vous convenaient... Madame Laplanche-Mortières fit madame Derval, le gé- néral Lallemand Derval, M. de Planard joua le rôle de l'ami, et Millin celui de l'aubergiste , qui devait être bien difficile, car jamais il n'a su dire les vingt paroles dont il se compose... Par cet exemple, j'acquis ce jour-là la preuve incontes- table qu'on peut très bien comprendre un rôle et ne pas bien le jouer. Sans doute M. de Planard
l6 MiMOIREfi
comprenait son rôle , car il est difficile d'avoir plus d'esprit ; toutefois, ceux qui ont assisté à la représentation dont je parle doivent se rappeler combien il était inférieur au général Lallemand. Dugazon n'était plus en état de diriger nos tra- vaux dramatiques; ce fut Michaud, le pourichinet du théâtre de ta république ', qui fut notre répé- titeur; j'en fus peut-être plus contente. Duga- zon avait une habitude de raillerie, lorsque vous manquiez, qui long-temps avec lui mettait son son écolière mal à l'aise. Michaud comprenait fort bien quon ne comprit pas au premier mot, et sa manière de démontrer était parfaite; je n'ai connu que mademoiselle Mars qui fût meilleure maîtresse. J'ai eu des leçons de déclamation de Talma. J'ai vu mademoiselle Raucourt et Mon- vel donner des leçons à Junot. J'ai même entendu Talma professer souvent son art pendant deux mois que nous passâmes ensemble à Aix en Savoie, et jamais je n'ai entendu une démonstration plus facile que celle de Mi- chaud. Avec un tel maître le rôle de Malice n'é* lait pas bien difficile, et en effet la pièce ne fut pas mal jouée; ces sortes de rôles sont bien plus
• On appelait ainsi la Comédie Française pendant le temps de la révolution.
DE Ll DUCHESSE D AERANTES. î "^
aisés qu*on ne croit. Les Rivaux d' eux-mêmes furent également bien représentés : mais une chose qui me surprit beaucoup , ce fut de voir à quel point il fut difficile de faire com- prendre le rôle à madame Mortières... Michaud y perdait sa science. Il y avait entre autres choses une simple parole dont elle ne pouvait prendre la juste intonation : ce n'était pourtant pas dif- jficile; il fallait dire seulement :
a Bonjour , mon cher Dupont. »
Mais c'était l'entrée en scène, et il fallait que cela fût bien dit ; Michaud y tenait, et il avait raison. Cette parole est un des souvenirs les plus comiques de mes souvenirs niais. Cette pauvre madame Mortières a été plus de huit jours à bien accentuer ce malheureux bonjour. Elle croyait c^ue jouer la comédie, c'était une obligation de se changer tellement et la voix et le corps qu'on n'y reconnût plus rien; en conséquence, elle pre- nait toutes les intonations de sa voix, et comme elle l'avait claire et perçante au dernier point , on pense que l'échelle du diapazon se parcourait sur tous les tons. Elle me rappelait ce proverbe de l'officier du gobelet, où l'on apprend à un mystifié à demander à boire -pour le roi , et celui qui le mystifie lui persuade que la qualité du vin se reconnaît à l'intonation de la voix. En con- XIT. 2
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séquence, du vin de Champagne se demande, lui dit-il, d'une voix haute et claire... du vin de Roussillon, avec une voix de lutrin... et cette pauvre mada me Mortières disait son bonjour, mon cher Dupont.,, commemon officier du gobelet di- sait :
— A boire pour le roi !...
Et puis il se joignait à cela une démarche em- barrassée, une figure souriante, avec une peur qui contractait ses lèvres... elle était bien drùle... On m'a dit que depuis elle avait joué la comédie avec un succès étonnant chez madame de la Bri- che... à la bonne heure... je veux bien le croire.
Notre représentation fut charmante; elle avait attiré beaucoup de monde, bien que nous fussions dans la morte saison. Après les Rivaux d'eux- mêmes , nous revînmes au château , et l'on dansa jusqu'à deux heures du matin.
J'avais invité à cette représentation la comtesse Dupont , femme du général Dupont. Son mari , d'après ce que m'avait écrit Junct , devait se trou- ver bientôt sous ses ordres ', et j'avais ordre, moi, de lui faire des prévenances. Je l'invitai donc avec
I Cela devait être sans l'affaire de Baylen. Le grand-duc de Berg, dans une seconde lettre e'crite à Junot, comprenant la force des raisons qu'il lui donnait , devait ea effet diriger la plus forte partie du corps de Dupont sur le Portugal.
DE LA DUCHESSE d'aeRANTÈS. I9
madame Bergon sa mère , qui , soit dit en pas-^ sant , avait l'air aussi jeune que sa fille , si ce n'est plus. Madame la comtesse Dupont, pour me rendre ma politesse, m'engagea à son tour à une fête qu'elle donnait aux Thèmes dans une assez jolie campagne qu'elle avait, ou bien qui appartenait à son père. Cette fête a laissé dans ma mémoire un souvenir singulier de l'abus qu'on peut faire des talens.
Nous arrivâmes au grand jour. L'heure était indiquée, je crois, pour sept heures. A peine des- cendue de voiture, je fus saisie aux deux tempes de cette vapeur de solennité, qui donne d'abord, le frisson, et puis la migraine... Qu'on vienne me dire ensuite que les pressentimens ne sont pas vrais... Tout était sérieux dans cette maison, et l'on se préparait à s'y amuser avec un air de tristesse qui pouvait, par exemple, être là plus qu'ailleurs un pressentiment de ce qui se passait en Espagne. Madame Bergon , en Thonneur de qui se donnait la réjouissance , n'était pas plus souriante que les autres, et au bout d'un quart d'heure j'au4 rais donné de grand cœur dix révérences pour un sourire de cordialité.
Lorsqu'on fut rangé en cercle dans un grand salon , la fête commença par ime symphonie de la composition de madame la comtesse Dupont.
20 MÉMOIRES
Après les applaurlissemens de rigueur, car le moyen d'en refuser à la maîtresse de la maison ! elle se mit à un pupitre, et chanta une cantate dont les paroles étaient de madame la comtesse Dupont^ et la musique de madame la comtesse Dupont. Nouveaux applaudissemens... nouveau silence... Alors m.adame Bergon nous engagea à passer dans une chambre voisine, et là nous vîmes un grand portait à l'huile représentant le général Dupont , et le portrait était l'ouvrage de madame la co?7iiesse Dupont ; il n'était ni bien ni mal fait. C'était l'œuvre d'une femme allant dans le monde , et qui, ainsi que toutes les jeu- nes filles de cette époque, avait reçu une édu- ' cation extrêmement soignée, sous le rapport des arts surtout, ce dont on avait fait la critique très spirituellement, quelques années plus tôt , dans le joli vaudeville du Tableau des Sabines. Quant à celui de madame Dupont, ce qui m'en est resté de plus frappant dans le souvenir, c'est
qu'il n'avait que peu ou pas de jambes
Je tenais le bras de madame Lallemant, que je serrais de toutes mes forces , car l'ennui me fai- sait tourner à la mort , lorsque madame Ber- gon me pria de me retourner, en me demandant poliment si je n'avais pas été à Boulogne.
— Mon Dieu ! pensai-je , va-t-on nous lire une
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 2l
relation de voyage?... ce n'était pas tout-à-f'ait cela : il était seulement question de regarder, et d'admirer conséquemment, des vues des environs de Boulogne , faites , dessinées et gravées par madame ta comtesse Dupont ; entre autres celle de la barraque du général Dupont, autant que je peux m'en rappeler. Ces vues n'étaient que des eaux fortes , et l'on sait que cette ma- nière du trait simple n'est tout au plus sup- portable que pour la figure , parce que là tous les contours sont purs et arrêtés ; mais, pour un paysage, c'est, absurde... J'étais du reste dans un tel état par l'excès de l'ennui , que je ne pouvais articuler une parole. Ma compagne était tout aussi malade... Dans le moment où j'allais faire bien sûrement une impolitesse en m'en allant, nous entendîmes les violons s'accorder dans le salon. C était encore le temps où j'étais fort dis- traite par une contredanse. Je me sentis ranimée par les bons accords de Julien ; nous nous em- pressâmes de passer dans le salon... Qui croit-ou que j'y trouvai ?... madame la comtesse Dupontl... oui... elle-même... en propre personne... posée au milieu de la chambre, ayant à ses côtés un monsieur coiffé du tricorne, et tous deux se dis- posant à faire la révérence du menuet de la cour... Un menuet , bon Dieu ! ... en 1 808 ! . . . J'éprouvai
22 MEMOIRES
vraiment un tel mouvement nerveux, que , dans ce moment , je fus , je crois, très conquérante sur moi-même en ne disant pas tout haut :
— Ma foi , c'est par trop fort !
On pense bien que la gavotte s'ensuivit!... Je ne sais laquelle fut dansée... J'en étais arrivée à ce point de stupeur qui précède le moment où l'on mène tuer les gens en grande cérémonie... Enfin, madame Dupont s'en vint me demander Lien poliment, et comme si la gouvernante de Paris avait eu soixante-dix ans... si je ne se- rais pas disposée à danser une contredanse... Je ne pus m'empécher de lui répondre que mes jam- bes étaient un peu engourdies... et elle fut bien- heureuse que ma langue et mon esprit le fussent aussi , car elle aurait eu sans cela une de ces pa- roles qui vengent de plusieurs heures d'ennui ; et pour dire le vrai de la chose , c'était , à cette époque surtout, une vraie mystification pour moi et mes amis que de nous faire tomber dans un tel guêpier ; car ma maison , et surtout ma so- ciété intime , étaient faites de manière à pou- voir dire encore aujourd'hui qu'elle était Ja plus agréable de Paris, et peut-être l'une des plus so- ciables , doucement , joyeusement sociables de l'Europe.
Ah! jamais je n'oublierai cette soirée 1... Ce
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DE LA DUCHESSE D AERANTES. 25
que je n'ai pas besoin de dire ensuite, c'est que la comtesse Dupont est une des femmes le plus remarquablement instruites que l'on puisse rencontrer, et j'ajouterai , dont la ré- putation est la plus pure... Mais qu'importe à ceux qui ne sont pas ses amis , et qui vont chez elle pour s'amuser?... c'est la morale du monde; je ne dis pas qu'elle soit la meilleure... mais elle règle le code, non pas social, mais sociable.
Quelques jours après, il y eut encore chez moi, à Neuilly, une fête dont l'objet avait une solennité touchante : il s'agissait de couronner une Rosière; c'était celle de Sûresne. La princesse de Vaudemont l'avait couronnée et dotée l'année précédente , et en ma qualité de dame de charité de toute la banlieue , on vint me demander de donner la couronne et la dot, c'est-à-dire, de la doubler, car la fondatrice l'avait déposée en in- stituant la Rosière.
Madame Desbayssins, autrefois mademoiselle Mourgue, avait habité quelques mois une grande maison qui se voyait encore sur le sommet de la montagne. Un jour, en descendant rapidement la côte, la portière de sa calèche s'ouvrit... sa fille , âgée de cinq à six ans , tomba sous la roue, et fut tuée sous les yeux de sa mère... je ne con- çois pas un plus affreux malheur.:.
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Madame Desbayssins fut jDresque insensée de douleur, et une parole de pi us à cet égard est su- perflue... La malheureuse mère fut entourée de tant de soins par les habitans de Sûresne, qu'en apprenant qu'ils regrettaient leur couronnement de la Rosière , elle en rétablit la cérémonie , et fonda une dot pour chaque rosière. Voilà du moins la version qui me fut contée par les com- mères du pays, car je n'ai pas l'avantage de con- naître madame Desbayssins personnellement, et quant aux autorités, c'est-à-dire, le maire et les électeurs, j'aurais, je crois, fait plutôt parler les statues de mon parc.
J'avais invité cent personnes pour voir cette cérémonie dont nous avions perdu le souvenir, et qui ne se conservait plus ^qu'à l'Opéra-Comi- que. Dès le matin, les salons du château et même la vaste pelouse qui est au-devant , étaient rem- plis par les curieux qui voulaient voir un cou- ronnement de rosière. C'était ma fille aînée, Joséphine , qui était alors une ravissante enfant, aux boucles de cheveux soyeux, aux joues seu- lement rosées et au regard d'ange , qui devait poser la couronne : on était bien sûr que la prê- tresse était digne de faire son office.
Il y avait à cette époque une grande quantité d'étrangers à Paris. Ma position m'imposait l'o-
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bligation d'en voir beaucoup , et Toidre de l'em- pereur était que surtout les Russes fussent trai- tés avec une extrême bienveillance et toute la prévenance de l'hospitalité. Ce fut quelques se- maines après qu'il eut à Erfurth cette fameuse entrevue avec l'empereur de Russie. Ce temps est celui où Napoléon eut une puissance affer- mie et certaine. La Russie était de bonne foi, et j'en ai la preuve par-devers moi... une preuve certaine... Malgré les affaires d'Espagne, l'em- pereur Napoléon aurait été toujours le maître de l'Europe en demeurant lié avec celui de Russie... En vérité, quand on voit l'avenir ainsi livré au pillage par des pensers pourtant si no- bles et si grands, on ne peut s'empêcher de pleurer... oui, de pleurer en larmes de sang et de feu sur un tel malheur.
Je voyais donc beaucoup de Russes ', et le jour du couronnement de la rosière il y en avait un grand nombre à NeuilIy.Tous les étrangers de dis- tinctionqui étaient alors à Paris furent également invités par moi pour voir cette cérémonie. Ce fut donc tout-à-fait une chose remarquable que /^ cor^
» Mais- jamais je ne suis allée à la cour de Russie, ainsi qu'on a bien voulu le dire dernièrement dans un article parfaitement aimable sur moi, et dont je suis an reste bien reconnaissante. {E ncjclopédie des Gens du li/onde yTREVTT£,h et WuATz)
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iége, depuis le châteaujusqu'auvillagedeSûresne. Ma fille fut placée sous un dais qui était à la droite de l'autel ; il y avait autour d'elle une foule de ses jeunes amies dont j'avais invité les mères... Hélas! parmi elles il y en avait deux de bien remarqua- bles, l'une par sa beauté, l'autre par son char- mant caractère et son aimable esprit, qui toutes deux sont mortes bien jeunes et bien heureuses : ce sont les deux jeunes princesses de Metter- nich, Marie et Clémentine, Marie, l'aînée, était moins jolie peut-être que sa sœur, mais comme elle était aimable et douce , comme son mari a dû être malheureux de sa perte!... Clémentine était belle comme les beaux enfans du Corrège. Ses grands yeux noirs , ses joues rondes et roses avec des traits si purement dessinés en faisaient une des plus jolies enfans qui puissent flatter l'orgueil maternel. Madame de Metternich en jouissait pleinement, car elle était excellente mère, et la mort l'aurait frappée doublement si elle eût vu périr ses enfans. . . car tous trois sont morts... L'aîné de tous, Victor, était aussi à cette fête... quel joli enfant!... Mon Dieu ! vos dé- crets sont puissans, et il faut s'y soumettre... Mais de quelle amertume de tels malheurs remplis- sent les jours qui restent à passer sur la terre!... Quelle plus désastreuse douleur peut ravager
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Texistence que cette mort promenant ainsi sa faux sur les joies de l'âme, et moissonnant la plus légère espérance en abattant ces têtes chéries dans lesquelles on revit... Je crois pouvoir affirmer que M. de Metternich est l'homme de l'Europe le plus malheureux aujourd'hui... surtout depuis la mort de son dernier enfant. .. Tant de jeunesse frappée de mortj tant d'espérances détruites , et cela dans le cœur d'un père... et quel père!..; d'un homme dont la renommée doit être pour lui un avenir, et qui voit cet avenir sans pos- térité pour l'assurer... Car, sans égoïsme, sans sécheresse d'âme, n'est-ce donc pas un besoin pour l'homme dont les travaux le placent au premier rang , de savoir que son nom vivra dans le cours des âges... Et quand on pense qu'au milieu de ce bouleversement causé par la mort dans sa famille , il a dû pleurer sur la perte d'une ravissante créature , belle par tout ce qui fait qu'une femme l'est véritablement , la perfec- tion du corps et de l'âme , et la création complète de M. de Metternich, on répétera avec moi que, malgré les honneurs qui l'accablent de leur poids, malgré la renommée qui le proclame le plus ha- bile, l'amitié de son souverain, ses immenses richesses , il est l'homme le plus malheureux de l'Europe,.. Quelle fin pour tant de travaux...
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quelle nuit profonde répandue sur un avenir!... Oui, oui, il est bien malheureux... et j'ajouterai qu'il ne le mérite pas.
Lorsque nous arrivâmes à Suresne , le con- seil était assemblé pour décider du sort des trois candidates... Tout le cortège était fort impatient de les voir. Quelques jeunes Russes me deman- dèrent si l'une des conditions de la fondatrice n'était pas qu'elles fussent fort belles, et l'un d'eux motiva parfaitement sa demande. Selon lui , la vertu était bien plus couronnable après avoir été attaquée , si elle reste pure, que si ja- mais un propos d'amour n'avait frappé l'oreille de la jeune fille; et quand elle est jeune et jolie tout à la fois, son mérite est bien plus grand de sortir victorieuse de plusieurs attaques. Je trou- vais qu'il avait raison, mais j'ignorais comment étaient les postulantes ... je savais seulement qu'el- les étaient trois... qu'elles étaient vêtues de blanc, et qu'elles étaient jeunes... Sans être bien ro- manesque, on pouvait s'attendre à voir un spec- tacle au moins intéressant... aussi ces jeunes gens étaient-ils le plus près de la porte de la mairie, afin de voir les trois anges de pureté et de beauté qui allaient sortir du lieu où leur sort se décidait... Le bruit des fifres, des tambours, annonça enfin que le jury avait prononcé, et
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l'adjoint du maire sortit en proclamant le nom de la rosière... C'était la fille d'un vigneron du village... A peine ce nom fut-il connu qu'une rumeur s'éleva rapidement parmi la foule des paysans. La rosière méritait son bonheur, mais les autres le méritaient aussi; et les frères, les cousins, les pères, et même les amoureux, car elles en peuvent avoir pour le bon motif, pri- rent aussitôt fait et cause, et les coups de poing commencèrent à donner à la fête une couleur un peu anti-romantique... Cependant le tumulte s'apaisa à la vue du maire et des autorités du pays qui sortaient de la mairie pour venir à l'é- glise. Ce fut un vrai coup de théâtre , et j'avoue que moi-même je ne pus m'empêcher d'être sur- prise en voyant les trois postulantes à la cou- ronne de roses... 3 'avais tort cependant, car un moment de réflexion m'aurait fait comprendre que des filles de vignerons , de journaliers ne pou- vaient être autrement qu'elles étaient. Le fait est que nous vîmes arriver trois grosses filles Lien robustes, courtes de taille, ramassées, le teint hâlé , coiffées d'un immense bonnet rond, bien épais, bien empesé, portant un déshabillé de grosse percale blanche, à la taille courte, aux manches venant au milieu du bras, et laissant
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voir une main qui se détachait en bronze sur le blanc éclatant de la percale, ainsi qu'une partie de ce malheureux bras... De plus^ les trois candi- dates n'étaient point jolies, si ce n'est pourtant la rosière, qui était mieux que ses rivales. Ja- mais je n'ai vu un désappointement plus comi- que que celui de tous les jeunes gens, qui avaient déjà fait un petit roman dans leur tête tout en attendant les rosières. Comme nous étions déjà placés , je ne pus rire à mon aise de la figure at- trapée de beaucoup d'hommes de ma société; mais je m'en dédommageai ensuite. Le prince Gagarin entre autres était presque malheureux de voir ainsi mourir la création de son imagina- tion, cette jeune fille blonde, pâle, cachant sa joie sous un grand voile blanc.
— Mais pourquoi vous attendiez-vous à la voir pâle ? lui demandâmes-nous ensuite,
— Parce que les devoirs de la vertu coûtent toujours à remplir, nous dit-il d'un ton comi- quemcnt sententieux.
Et elle n'était pas si mauvaise sa réflexion.
Le complément de la cérémonie fut mieux que le commencement. Joséphine, qui res- semblait à un vrai ange , posa sur l'énorme bonnet rond de la rosière une guirlande de
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roses dans laquelle auraient tenu les trois têtes, et puis elle lui passa autour du cou un grand cordon bleu moiré avec un nœud et je ne sais quoi au bout. La pauvre fille ainsi harnachée s'en alla se mettre à genoux devant un vieil évêque in parlibus, qui faisait la cérémonie, et qui était aussi sous son dais , et formait le pendant le plus étrange à la figure toute charmante de Joséphine, qui, avec ses che- veux blonds tout bouclés, ses bras blancs et potelés , sa robe de crêpe garnie seulement de deux rouleaux de satin, ses petits pieds chaus- sés d'un soulier blanc et d'un bas à jour... tout cela frais comme elle... et devant ce bouton de rose suave et pur, ce vieux prêtre, cette fille laide peut-être, mais toute palpitante du bon- heur de la vertu , et cependant moins pure en- core que la petite sérapliine qui venait de lui en donner le prix, et dont j'étais, moi, l'heureuse mère... Venait ensuite l'entourage bizarre de ces paysans grossièrement vêtus, aux visages brunis par le haie, fatigués par le travail, au regard en- vieux et maUn... puis ces hommes de haute no- blesse, dont l'habit à moitié boutonné laissait en- trevoir leur poitrine couverte de plaques et de cordons, et dont le regard n'avait rien de hautain ni de malveillant : il y avait dans cet assemblage
Sa MEMOIRES
de choses ainsi opposées un grand texte à la ré- flexion. L'un des Russes qui était là me dit tout bas, après avoir long-temps regardé cette petite église encombrée par cette même foule que je viens de décrire :
— Eh bien ! après tout , ces hommes-là (et il me montrait les paysans ) , ces hommes-là ont un cœur qui vaut bien l'or et les diamans qui cou- vrent le nôtre. Je suis toujours attendri en voyant un de mes semblables courbé par le travail et vieux avant l'âge... Je me dis qu'il n'y a dans le code fait par l'homme ni justice , ni bonté.. . Voyez, regardez ce vieillard qui est auprès du maire... quelle figure patriarchale!... Je suis sûr que cet homme-là mérite au moins autant le prix de vertu que la jeune vigneronne.
Je ne pus m'empècher de sourire ; car celui qui me parlait était un jeune enthousiaste polo- nais, à l'âme forte et pure, au cœur loyal, et renfermant en lui tout ce qui fait l'honnête homme. Il se nommait Joseph Moizchinsky ; il avait été élevé par un de mes amis, qui dans rémigration lui avait donné ses soins, et qui me l'avait fait connaître. Il avait un ami nommé Gabriel Rzewszki, dont je parlerai plus tard, et qui était bien remarquable par ses talens et son esprit.
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La remarque de M. Motzchinski me parut singulièrement en contradiction avec mon opi- nion basée, du reste, sur la réalité des choses. Je le dis au. comte, qui parut fort étonné en appre- nant que tous les environs de Paris étaient peu- plés de manière à ce qu'on serait plus en sûreté dans une foret d'Amérique , si vous voulez, vous, ÉTRANGER, Ics parcourir sous la seule garde de la bonne foi... Il n'existe nulle part sur le globe un être plus égoïste, plus intéressé, plus dépouillé de tout sentiment honnête faisant le charme de l'intérieur des familles... Autour de Paris , vous ne trouvez pas, comme dans plusieurs parties de la France et de l'Europe, de ces cœurs généreux , de ces mœurs patriarchales qui rappellent les cou- tumes et les mœurs bibliques dans ce qu'elles ont de parfait. Le tableau de ce que j'avance est d'une effrayante vérité. Dans la banlieue, dis-je au comte Joseph... entrez dans l'une de ces maisons qui bordent la route... vous y trouverez une femme entourée de cinq ou six enfans... presque nus... sales... misérables... cachés sous une couche de yermine et de huge. .. ettout cela pour inspirer plus de pitié!... Là, tout est spéculation: si l'un des nombreux enfans vient au monde avec une diffor- mité qui puisse attirer l'attention et provoquer l'aumône, sa mère, cessant d'être mère, r(/usera XII. 3
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la guérison gratuite d'un médecin, afin de pou- voir utiliser le pauvre difforme, et faire servir L'infirme^... Mais que la famille soit exempte de toute affection corporelle ; examinez l'intérieur de cette chaumière... voyez ce petit jardin dans lequel fleurissent quelques pieds d'œillets, quel- ques rosiers , une bordure de violettes : eh bien ! tout cela est entouré d'une surveillance rigou- reuse ; on épie le plus petit bouton.., dès qu'il perce son enveloppe, il est coupé pour faire des bouquets inodores que la plus jolie des filles de la chaumière va vendre à l'Opéra bien au-delà de la valeur d'une pauvre fleur... Plus tard ce com- merce lui en facilite un autre, et c'est ainsi que
«Dans l'été de 1808, étant à Neuilly, dans la maison de Saint-James, je trouvai un jour, dans l'une de mes promena- des matinales, une famille composée de la mère , du mari , d'une vieille aïeule et de sept enfans... tout cela mourait de faim... l'un des enfans était dans un état affreux : il avait une énorme loupe au-dessous de l'oreille gauche qui le faisait beaucoup souffrir, et qui prenait chaque jour un accroisse- ment trapide. Cette loupe était oblongue et placée de telle fa- çon, qu'en vérité elle avait l'air d'une seconde tête. .. La mère le porta à Paris, cls'élabllssantaveclui sur le boulevard Mont- martre, elle récolta d'abondantes aumônes les trois premiers jours qu'elle y fut. Je la vis le lendemain , et frappée de cette loupe, j'en parlai à Halley, qui alors était mon médecin... Halley, homme aussi bou qu'il était spirituel et habile , pro. posa un trailemenlet une guérison complète. H donnait ses
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ces toits de chaume de la banlieue de Paris re- cèlent à eux seuls plus de vices et de complet égoïsme qu'on n'en trouve peut-être dans des provinces entières.
C'était après mon retour au château que je parlais ainsi au comte Motzchinski... Il m'écou- tait assez attentivement, et me dit ensuite que depuis long-temps il avait été frappé par tout ce que je venais de lui dire, mais sans s'en rendre compte; l'explication que je lui donnais lui fai- sait voir clair dans cette obscurité , et il m'en remerciait.
— Eh bien ! venez avec moi faire une prome-v nade un matin dans ces prairies qui sont près de
soins, moi je donnais l'argent... La raète refusa^ sous le prétexte d'aboi-d que l'enfant souffrirait, et disant enfia qu'il serait le gagne-pain de toute la famille... Cela rappelle cette femme qui, pour rendre son enfant intéressant, lui mettait deux araignées sur les yeux, les y fixant pendant la nuit avec deux coquilles de noix. Les insectes rongeaient l'oeil, et le malheureux infortuné poussait de tels cris, qu'un méde- cin qui demeurait dans la maison, étonné de leur violence, voulut en savoir la cause; il monta dans le galetas de cette misérable femme, et surprit le secret infernal que la rapacité seule d'un monstre pouvait inventer !... Halley, en racon- tant cette histoire, en éprouvait une telle indignation, qu'il pleurait... Il me citait encore une foule de ces femmes, de ces hommes qui font des plaies, des blessures volontaires à leurs pauvres petits enfans...
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la route, lui clis-je, et vous verrez bien plus encore. Nous y allâmes en effet, et il fut tel- lement frappé de ce qu'il vit, ou'un jour il me dit:
— Mais il est impossible qu'un homme soit aussi méchant... celui-ci est un monstre!
C'était un jardinier, demeurant au vieux Neuilly, celui qu'occupe aujourd'hui Louis-Phi- lippe. Cet homme avait deux chambres qui étaient occupées par un vieux père paralytique. Ces chambres donnaient sur la rivière. La femmô^ d'un riche marchand de Paris vint prendre le lait dânesse à Neuilly, et proposaau jardinier un prix assez élevé de ses deux chambres ; mais il fallait que le vieux père en sortît. La maison était à lui, mais étant impotent , il était soumis à la verge de fer de son fils. Le misérable s'y prit de façon à tromper les administrateurs de l'hospice Beau- jon , et le vieux père fut mis un matin sur un brancard et porté à l'hôpital. Il y mourut le sixièn:)e jour. De ces faits-là il y en a par mil- liers dans cette classe mitoyenne du paysan à l'homme des villes. Ce n'est plus le sauvage , et pourtant il n'y a en lui nulle clarté de la ci- vilisation , si ce n'est quelques besoins qui pour lui sont du luxe , et lui donnent la passion de l'en- vie portée au point frénétique de lui faire briser
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toutes les entraves pour se procurer ce qu'il veut. C'est la fille sauvage de Racine le fils, voulant avoir ce que tenait sa compagne, et la faisant rouge ' pour s'en rendre maîtresse.
Il y aune différence immense entre l'homme demi-paysan et le paysan des provinces, et l'homme de la banlieue avec l'ouvrier de Paris. L'ouvrier de Paris est le type de l'honnêteté , de l'honneur et de toutes les bonnes qualités; l'ou- vier de Paris est. le père de famille estimable, image de Dieu dans sa maison, donnant aux siens l'asile et la nourriture , étant leur providence enfin ; l'ouvrier de Paris connaît la misère, mais il ignore le repos et l'oisiveté. C'est, je le ré- pète, un type, et surtout un type de tout ce qui est bon. Comprenez bien qu'en disant ouvrier, je n'ai pas dit marchand. Ce n'est pas que j'at- taque la classe marchande; mais il y a une immense différence entre les deux classes. J'ai été à même de juger de cette différence pen- dant le temps où j'étais gouvernante de Paris, et dame pour accompagner Madame - mère , qui était, comme on le sait, protectrice des
« Lorsque plus tard cette fille put rendre ses souvenirs dans notre langue , elle dit : « Nous trouvâmes un chapelet » sur le rivage, je le voulus , elle le voulut aussi ; enfin je la » frappai , et la fis toute rouge. » C'csl-à-dire qu'elle la tua,
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sœurs de charité et de tous les établissemens de ce genre. Je voyais souvent , et de très près , la misère et l'infortune, et jamais, je le répète , je n'ai eu à signaler un vice , parmi la classe ou- vrière, si ce n'est l'ivrognerie. Je sais qu'on peut m'objecter qu'il est à lui seul plus funeste que tous les autres ; cependant je crois pouvoir répondre que c'est seulement par exception , et exception même rare, qu'on trouvera un ouvrier s'enivrant dans le courant de la semaine, et les exceptions ne servent pas de base pour porter un jugement; lorsque le dimanche un malheu- reux maçon, par exemple, qui aura été pen- dant sept jours de suite , depuis six heures du matin jusqu'à sept heures du soir, suspendu en- tre le ciel et la terre à une hauteur de trente ou quarante pieds, arrivera à mettre le pied sur une terre ferme , ne lui reprochez pas tant de cher- cher l'oubli de sa misère au fond d'un broc de vin... Non , non : l'ouvrier de Paris est un homme estimable... il nourrit sa femme et ses enfans, et ne se donne pas seulement le nom de prolétaire parce qu'il met des enfans dans le monde. Le titre de prolétaire dignement porté est honora- ble et grand. Autrement, si la paresse, l'égoïsme l'accompagnent, ils déversent le mépris sur celui qui veut le prendre ; quant à moi, du moins, je ne
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mets aucune différence entre le prolétaire pares- seux, et la femme faisant manger les yeux de son enfant par une araignée.
Pour en revenir à la cérémonie de la rosière dont cette digression nous a détournés, j'ajouterai quele curé de Suresne entendit très bien son affaire. Au lieu de faire quêter les rosières,il vint medemander de lui donner deux quêteuses. Madame Lallemant et madame Laplanche-Mortières s'offrirent de la meilleure grâce du monde, ainsi que madame de Grandsaigne. Tous les hommes se précipitè- rent aussitôt pour leur donner la main, sur- tout à madame Lallemant , qui était alors une des plus jolies femmes de Paris. Toute la JRussie et la Pologne étaient à ses pieds, bien qu'elle fût très cruelle, ou plutôt parce qu'elle était cruelle. M. Divof, que nous appelions Pipinka, M. de Sliepping, le prince Gagarin , M. le comte Mot- chinski , et que sais-je encore , même en y com- prenant le général Tolstoy, ambassadeur ex- traordinaire de l'empereur de Russie; enfin, c'était vraiment une épidémie. Il est vrai de dire qu'elle était bien charmante alors madame Lal- lemant... J'en étais fière comme de ma propre sœur... et lorsqu'elle allait au bal , ou bien qu'elle se trouvait ep vue comme pour celte quête , j'avais émotion de son triomphe. Ce jour-là il fut
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complet ; elle obtint à elle seule plus que toutes les autres , et la quête générale produisit près de 2,000 fr. Je doublai la dot de la rosière, et j'en- gageai le maire de Suresneà venir dîner le lende- main à Neuilly , et à amener avec lui son adjoint et sa fille vertueuse. Ils arrivèrent tous trois ; mais qui n'a pas vu la rosière le lendemain de la cérémonie, et lorsque l'espèce de prestige ré- pandu sur elle était tout-à-fait évanoui, arriver chez moi avec son déshabillé debazin blanc, son grand cordon bleu et son immense bonnet rond, sur lequel se balançait la grosse guirlande de roses qu'elle s'était cru obligée de conserver , comme le maire de mettre son uniforme ; qui n'a pas vu la vertu de Suresne arriver ainsi dans mon salon, n'a rien vu de comique , malgré le solennel de sa position, si ce n'est pourtant l'explication qu'elle nous donna du retard de son mariage avec son amoureux, parce qu'il avait eu mal aux reins , et que ce mal de reins était ensuite tombé dans le talon.
Ce sont les paroles de la rosière.
Un mot encore sur elle.
Me trouvant à Versailles en 1821, j'eus besoin d'un serrurier pour faire ouvrir un tiroir dont j'avais perdu la clef. On m'amena un homme qui se mit à instrumenter d'une main , et de l'autre
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à essuyer ses yeux comme quelqu'un qui pleure à moitié. Tout cela, joint à une singulière expres- sion , me fit demander à cet homme s'il me con- naissait.
— Moi!..; non, me répondit-il... mais roa femme!... Oh! ma femme vous connaît bien!...
Sa femme était la rosière de Suresne... et lui était cet amoureux dont le mal de reins était tombé dans le talon. Ils étaient venus demeurer à Versailles', et leur établissement prospérait très bien. J'étais pour quelque chose dans ce bonheur-là... Il me procura une de ces sensations fugitives qui ne marquent plus que par éclair lorsque le malheur a désillusionné sur tout ce qui est reconnaissance et bons sentimens ; mais je sentais encore à cette époque qu'on est heureux par soi-même d'obli- ger même des ingrats. Ce temps-là est passé.
' Ils s'appellent Lebœuf, et sont e'tablis rue du Grand- Montreuil, à cinquante pas de distance de la maison que j'ai occupe'e pendant sept ans à Versailles.
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CHAPITRE II.
Retour de l'empereur. — Faites ce que je veux. — Joseph en Espagne. — Tristesse de Paris. — Mon inquiétude. — J'écris à l'empereur) — Réponse par l'archicliancelier. — La remontrance. — Je vais à Saint-Cloud. — Scène vio- lente entre l'empereur et moi. — Le comte Frochot. — Le peuple de Paris. — Aumônes abondantes de moi et de Junot. — Aumônes de Madame mère et de la reine Julie.
— Bouquet àeldi \\\\e de Paris. —Fête à l'Hôtel-de-YiUe.
— Sa tristesse. — Souper particulier. — Lettre d'Espagne.
— Situation re'vélée. — Le catéchisme d'un bon Espa- gnol. — Napoléon et le péché. — Murât et Godoï. — On gagne le ciel en tuant un Français.
L'empereur revint à Paris dans les premiers jours de septembre. Il avait passé à Bayonne plus de temps qu'il ne l'avait voulu; mais la besogne de l'Espagne n'avait pas été aussi cou- lante qu'il l'avait cru d'abord. Tout n'avait pas été sans empêchement, non seulement dans l'in-
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térieur du pays, comme l'opposition du conseil de Castille , mais l'opinion elle-même de tous les grands d'Espagne qui formaient ces cortès bâ- tards qu'on nommait la Junte, et que Napo- léon , accoutumé à tout faire plier sous son joug de fer, croyait suffisante pour calmer et conten- ter les esprits espagnols... Cette junte est préci- sément la même affaire que la fameuse chambre des deux cent vingt-un... a-t-elle contenté la France?... je ne le crois pas, et nous sommes pourtant bien meilleurs enfans que les Espagnols pour accepter tout ce qu'on nous donne... Tout en signant , parce qu'ils avaient une main droite qui n'était pas paralysée, et que Napoléon quand il regardait de son œil de feu , et vous disait avec sa voix basse et pourtant sonore, cette parole accentuée au diapason de l'âme la plus élevée :
— Faites ce que je veux!...
Quand il regardait et parlait ainsi , voyez- vous, il était impossible de lui résister... Ils signèrent donc, tous ces grands d'Espagne, et sur la foi de leur garantie, Joseph entra en Espagne, et Napo- léon revint à Paris.
Au moment où il y rentra il put se dire , s'il fut bien instruit, que pour la première fois il trouvait sa belle capitale différente de ce qu'il
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l'avait laissée. Il enchaînait bien la volonté agis- sante; mais la pensée!... la pensée était toujours libre, et cette faculté était grandement occupée depuis toutes les affaires de l'Espagne. Le peu- ple lui-même commençait à raisonner sur cette étrange histoire. Tout ce qui faisait partie de l'armée de Portugal ne donnait plus de nou- velles , et il y avait deux mois qu'aucune lettre n'était arrivée à Paris, lorsque l'empereur revint dji Midi , seulement pour quelques jours; il allait ensuite à Erfurth.
J'étais mortellement inquiète de Junot. L'archî- chancelier, que j'avais vu plusieurs fois dans l'ab- sence de l'empereur , m'avait paru d'une telle ignorance , que , ne pouvant croire ce qui était pourtant vrai, c'est que Junot n'avait pas donné de ses nouvelles même à l'empereur, j'en vins à présumer quelque malheur. Nous n'avions au- cune idée alors de la manière dont on pourrait faire la guerre en Espagne , et cette totale ces- sation de nouvelles paraissait impossible. Un de mes amis fort intimes , qui pouvait savoir par l'Angleterre ce qui se passait en Portugal , n'avait lui-même aucune nouvelle. C'était à de- venir fou... Aussi lorsque l'empereur revint, je lui écrivis pour savoir de lui s'il avait quelque
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certitude de rexistence de Junot , et le suppliai de me dire un mot, un seul mot qui pût me rassurer.
Il ne me répondit que quelques jours après, et le messager qui fut chargé de me transmettre la réponse fut rarchichancelier, qui me gronda presque, et me dit que l'empereur trouvait étrange que je me permisse de l'interroger sur les choses qui touchaient immédiatement à sa po- litique. La remontrance me parut singulière ; mais je vis que l'archichancelier était du même avis, et je pris le parti de me taire. Je ne répon- dis rien , et paraissant recevoir la leçon qu'on me faisait avec soumission , je fis partir , aussitôt après que l'archichancelier m'eut quittée, une lettre pour l'empereur, dans laquelle je lui de- mandais une audience pour le jour même, ayant une faveur à lui demander. L'empereur était à Saint-Cloud, et j'étais à Neuilly.
Le motif de ma demande était fort sérieux.
Depuis que Junot était gouverneur de Paris , qu'il fut absent ou présent, je faisais toujours les honneurs des fêtes de l'Hôtel-de-Ville ; cette fois ce fut toujours comme par le passé, et on m'ap- porta la liste des femmes qui devaient recevoir l'impératrice, pour que je la soumisse au grand-
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maréchal. La ville de Paris voulait fêter la saint Napoléon , quoiqu'on fût alors au mois de sep* tembre, l'empereur étant absent au i5 août.
Je trouvais tout simple de faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville , et de remplir mon devoir de gouvernante de la ville de Paris , lorsque ma vie était naturellement ce qu'elle devait être. Mais dans ce moment la chose était différente, et je le comprenais si bien, que ce motif me fit écrire ma lettre pour demander une audience.
L'empereur me fit dire d'aller à Saint-Cloud le soir à neuf heures ; il était dans son cabinet donnant sur le petit jardin particulier réservé pour lui. La porte en était ouverte, et au moment où j'entrai il était sur le perron de cette porte, et regardait devant lui avec distraction comme les gens occupés qui fixent devant eux sans voir. Lorsqu'on ouvrit la porte il tressaillit, et se re- tourna vivement vers moi en me demandant, avec une sorte d'humeur, pourquoi je ne voulais pas croire à la vérité de ce qu'il m'avait fait dire par l'archichancelier :
— Votre mari se porte bien... A qui diable en avez-vous avec \os jérémiades de femmelette?
— Sire, je suis rassurée depuis queVotre Majesté a eu la bonté de me faire dire que je devais l'être...
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 4?
Mais dans la position où je me trouve aujour- d'hui , je viens prier Votre Majesté de me per- mettre de ne pas aller demain à l'Hôtel- de- Ville,
Il était tourné un peu vers la porte du jardin; en entendant ce que je venais de dire, il se tourna rapidement, et me dit avec une intonation de voix singulière :
— Hem !. .. qu'est-ce que vous dites?... ne pas aller à l'Hôtel-de- Ville?... et pourquoi cela?
— Parce que je crains qu'il ne soit arrivé quel- que malheur à Junot, sire... Je demande pardon à Votre Majesté, poursuivis-je avec fermeté, car ses sourcils froncés annonçaient un orage... mais je n'ai pas de nouvelles de Junot, je le répète, et... Votre Majesté n'en a pas non plus... Je ne veux pas m'exposer à recevoir la nouvelle de sa mort peut-être au milieu d'un bal.
Je ne sais où je prenais tant d'audace; mais j'en avais. L'empereur me regarda avec un œil de colère , puis il leva les épaules, mais il se con- tint.
— Je vous ai dit que votre mari se portait bien... pourquoi ne voulez- vous pas me croire?... Je ne puis vous en donner la preuve... mais je vous en donne ma parole.
— C'est certainement assez pour me rassurer, sire... mais je ne puis faire une circulaire pour
48 / MÉMOIRES
en faire part aux quatre mille personnes qui doivent se trouver à la fête de la ville, et qui trouveront extraordinaire que je me mette au- tant en évidence, tandis que j'ai des motifs d'inquiétude...
— Et pourquoi ces quatre mille personnes sa* \ent-elles que vous êtes inquiète ? cria-t-il d'une voix terrible en avançant sur moi avec une im- pétuosité qui me fit presque peur!... Voilà le résultat de tous vos conciliabules de salon... de tous vos bavardages avec mes ennemis... Vous déclamez contre moi... vous attaquez tout ce que je fais... Qu'est-ce qu'un ministre de Prusse qui est de vos amis , et qui dernièrement a parlé chez vous de ma tyrannie envers son roi.., ? En effet... je suis un tyran bien cruel... Si leur grand Fré- déric dont ils font tant de bruit avait eu à pu- nir la déloyauté que j'avais à châtier, moi , il enaurait fait bien davantage... et après tout, Glogaw et Kustrin seront mieux gardées par mes troupes que par les Prussiens, car ils n'ont pas lieu d'être fiers de la manière dont ils les ont dé- fendues...
C'était la dixième fois peut-être depuis mon retour de Portugal que l'empereur me répétait ce qui s'était dit chez moi... Les autres fois je savais que la chose était juste... mais je n'avais pas en-
DF LA nilCHESSE d'aBKAIVïÈS. 49
tendu le ministre de Prusse, qui, en effet, venait beaucoup chez moi, dire un mot qui eût rapport à ce que me répétait l'empereur. C'était un homme extrêmement circonspect, très doux, par- lant peu, et en tout d'un commerce très sur... Le baron de Brochaliausen était d'ailleurs dans cette position difficile d'une nation humiliée et malheureuse , et personne moins que lui n'était susceptible de soutenir cette attitude... Aussi se renfermait-il habituellement dans un silence complet; et quoiqu'il vînt tous les jours de la vie chez moi , nous disions quelquefois en riant après son départ :
— Le baron a dit sept paroles ce soir.
Du reste, il était le meilleur des hommes... ex- cellent père , et l'un des Prussiens les plus esti- mables que j'aie rencontrés. Ses enfans venaient souvent jouer avec les miens, car nous étions voi- sins.
Cette connaissance que j'avais donc de son ca- ractère me fit voir sur-le-champ que l'empereur voulait me tirer, ce qu'il appelait vulgairement lui- même, les vers f/« nez y j'étais convaincue, je le répète, que M. de Brocliahausen était, si l'on avait parlé chez moi , le dernier homme qui eût ouvert la bouche... Aussi répondis- je avec fermeté que Sa Majesté avait été mal informée, et que je ré- XII. 4
5v> MÉiAIOIRES
pondais que jamais une parole telle qu'il venait de me la rapporter n'avait été dite chez moi. Il frappa du pied... vint à moi comme l éclair...
— J'en ai donc menti ?... cria-t-il de nouveau.
— J'ai l'honneur de répondre à Votre Majesté, dis-je avec beaucoup de calme, qu'elle est mal informée.
— Oh! siàrement... voilà ce que vous dites TOUS quand on vous parle comme je le fais.
— D'après ce que me dit Votre Majesté, il paraît que je ne suis pas la seule accusée... et je crois pouvoir affirmer que les autres le sont aussi injustement que moi. ..
Le mot TOI s ne m'avait pas échappé.
L'emperenr, lorsque quelque chose le tou- chait fortement, et qu'il ne parlait pas , concen- trait dans son regard tout ce qu'il v avait de puis- sance accablante en lui. Il l'attacha sur moi de tout son poids... Je baissai les yeux, mais il dut voir que ce n'était pas par crainte... Seulement, il ne me convenait pas de lutter avec lui de cette manière... quand je les relevai, il me regardait toujours... mais l'expression était changée, et, pour dire la vérité, elle était étrange, et jamais dans le cours de ma vie je n'avais été moins dis- posée à la supporter cette expression , et encore moins ce qu'elle signifiait...
DE LA DUCHESSE d'aBRA>'TÈS. 5i
— Quels sont les ordres de Votre Majesté ? dis- je en me dirigeant vers la porte. L'empereur ne répondit pas sur-le-champ... puis il me dit :
— Je vous défends de répéter ce que je viens de vous dire, entendez-vous bien... songez à m'obéir î ou -cous aurez affaire à moi.
— J'obéirai , sire , non par crainte de votre colère... mais pour ne pas rougir devant des étrangers vaincus en leur montrant notre més- intelligence de famille.
Je saluai et me disposai à sortir... j'avais hâte de m'éloigner. .. Cependant, avant de m'en aller, je voulus mettre à fin la cause pour laquelle j'é- tais venue , et je dis à l'empereur qu'il me sem- blait plus convenable que je ne fusse pas au bal de l'Hàtel-de-Ville, où ma position me plaçait en première ligne immédiatement après l'impé- ratrice, surtout, ajoutai-je, avec les bruits qui courent sur l'armée de Portugal.
Il reprit alors son expression souveraine :
— Et quels sont ces bruits? demanda-t-il avec un accent qui allait jusqu'à l'âme et faisait fris- sonner. Je ne fus pas exempte cette fois d'une sorte de peur, et je répondis à demi-voix.
— On dit qu'elle est perdue. .. que Junot a été forcé de capituler comme Dupont... et que les Anglais l'ont emmené au Brésil...
Ss MÉMOIRES
— C'est faux !... faux , vous dis-je... Et il frappa de son poing sur la table avec une telle violence, qu'il jeta par terre une foule de papiers... C'est faux... cria-t-il en jurant cette fois comme un sous-lieutenant de hussards... Junot! capituler comme Dupont!... tout cela est mensonge... mais précisément parce qu'on le dit, vous devez aller à l'Hôtel-de-Ville... vous y devez allers enten- dez-vous? et si vous étiez malade , vous devriez y aller encore. C'est ma volonté. Bonsoir.
Lorsque je fus remontée dans ma voiture je pleurai comme une enfant... l'empereur me semblait bien dur envers moi et envers Junot... Cependant, en y réfléchissant, je compris qu'en effet il n'était rien arrivé de fâcheux à mon mari, puisqu'il insistait autant pour que je fusse à ce bal... En rentrant à Neuilly, chez moi, je trouvai un de mes amis qui m'attendait, pour savoir le résultat de ma démarche; il me ras- sura également ; et lorsqu'après une longue promenade sous les tilleuls embaumés qui bor- daient le canal , il me quitta pour retourner à Paris, et me laisser prendre du repos, j'étais rassurée et beaucoup plus tranquille.
Malgré l'absence de Junot, la ville de Paris vivait fait, au mois de janvier et au dix d'août, ce qu'elle faisait toujours pendant son séjour à
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 53
Paris. Le préfet et les maires étaient venus me complimenter au premier de l'an , et le jour de ma fête. Seulement , comme j'étais prévenue , j'é- tais venue de Neuilly à Paris, pour recevoir M. Frochot et les douze raaires, dont plusieurs, connaissant plus particulièrement ce que je fai- sais pour les pauvres de leur arrondissement , me portaient un intérêt plus direct... C'est ici que je dois rendre justice à la bonté de cœur de toute la famille impériale. Cette même année où j'étais à Neuilly, je demandai à l'impératrice et à Madame-mère des secours pour mes pauvres du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint- Marceau. L'impératrice donna beaucoup , et Madame- mère, étant protectrice des soeurs de charité, donna immensément cette même année. On a bientôt dit qu'elle est avare, c'est un dicton populaire qu'il est difficile de combattre , parce que c'est vrai , mais à côté de cela il y a des traits d'une haute bienfaisance. Quant à la reine d'Es- pagne elle était tt>ujours prête à donner pour les malheureux, lorsqti'on lui demandait au nom des pauvres ouvriers malades... Je l'ai vu faire des aumônes immenses à ce nom invoqué près d'elle : la misère laborieuse , disait-elle , est si in- téressante!... c'est une noblesse bien autrement positive devant Dieu.,, cl dont les lettres sont
54 MEMOIRES
véritablement entérinées au pied de son trône. — Monsieur le préfet, disait un jour l'empe- reur au comte Dubois, occupez-vous d'abord des marchés et des hôpitaux... puis des ponts, des quais... de tout ce qui facilite les communi- cations et le commerce... mais les marchés sur- tout... de beaux marchés... il faut que le peuple
AIT SON LOUVRE...
J'avais été assez heureuse pour faire donner également par deux hommes bien puissans , mais qui ne donnaient guère habituellement... aussi me demandèrent-ils le secret, comme si l'action eût été mauvaise... L'un était l'archichancelier, et l'autre était Berthier... néanmoins malgré ces secours accordés à ma sollicitude agissante, Junot et moi nous étions dans une grande avance vis-à-vis des malheureux de Paris, car dans les trois années 1808, 1809, et 1810, il y a eu de distribué, tant par mes mains que par celles de M. Cavagnari, secrétaire du duc, et membre du corps législatif, plus de quarante mille francs de secours aux malheureux, sans compter les bons de pain , de viande et de bois , le linge , les couvertures, et cette foule de secours im- médiats accordés à la première nécessité... On savait cela dans Paris... et j'ai une telle con- fiance dans la bonté et la reconnaissance du
DE LA. DUCH£&S£ d'aBRANTÈS. 55
peuple parisien , que , s'il y avait jamais des troubles, j'irais me mettre à l'abri au milieu d'un groupe de ces bons et dignes ouvriers de Pa- ris , en leur disant : « Mes enfans , c'est moi qui lus jadis votre gouvernante, et «yaiyamats n aire- poussé la demande d'un malheureux... »oh! je suis bien sûre qu'ils se rappelleraient tous de moi... Jesuis certaine de retrouver /à au moins la recon- naissance qui m'a été déniée par ceux qui ve- naient rire et chanter dans mes salons dorés, et qui m'ont méconnue au jour du revers... C'est une chose particulière que l'impression produite par l'ingratitude du monde... Ce monde est toujours le même... et jamais on ne le veut voir ce qu'il est... on s'étonne de sa méchanceté, de sa bas- sesse, et pourtant il fut toujours ainsi... pour- quoi donc exiger pour soi ce qu'il ne fut pour personne...? ne donne-t-il pas du pied contre la bière d'un roi !... eh bien! nous ne sommes rien, et quand une fois notre bonheur ei,t enterré... c'est fini de nous...
La ville de Paris vint donc, le lo d'août, m'offrir un bouquet. Cette fois il était contenu dans une corbeille de porcelaine, d'une immense dimension, et formé des plus belles fleurs artifi- cielles. Ce n'était pas le présent en lui-même qui me touchait... c'était le souvenir de Junot
56 MÉMOIRES
que la ville de Paris reconnaissait en moi. J'étais bien fière de son nom dans un pareil moment. Peut-être y étais-je pour quelque chose par moi- même... mais j'en rapportais tout le mérite à lui... Je fus donc à la ville. Je ne sais pourquoi celte fête, ordonnée comme les autres, ayant les mê- mes magnificences , me parut triste et sombre. L'empereur n'y vint pas, ou n'y vint qu'un mo- ment. J'étais si absorbée, que je ne me rappelle plus maintenant s'il vint à la ville ce même jour- Jà. Comme je n'allais pas au-devant de lui ordi- nairement , la chose est moins frappante pour moi. L'impératrice n'y parut qu'un moment, et ne voulut pas demeurer à souper... Je ne com- prends pas comment l'empereur , qui ordinaire- ment tenait beaucoup à se rendre populaire dans sa ville de Paris , ne fit pas ce soir-là un effort sur lui-même pour gagner des cœurs dans les rangs bourgeois de i'Hôtel-de-Ville... Le sénatus-consuUe qui autorisait la levée de quatre-vingt mille con- scrits, des classes 1806, 7, 8, et 9, lesquels devaient être mis de suite en activité, était déjà rendu.. . et une sorte de stupeur frappait le peu- ple de Paris... et pourtant l'empereur était en- core bien-aimé à cette époque... De plus, on par- lait de quatre-vingt mille conscrits sur la classe de 1 8 1 0 , et ceux-là avaient à peine dix-huit ans. . . ils
JDK LA DUCHESSE d'aBRANTÊS. 5/
étaient, disait-on, réservés pour garder les côtes... L'empereur connaissait tous les bruits qui cir- culaient, et certes il n'ignorait pas ce qui se disait dans les boutiques de Paris. Je crois que c'est là le motif qui lui fit m'ordonner d'y aller. En me voyant absente , les propos absurdes qui se débi- taient sur le sort de Junot et sur celui de l'armée auraient pris une consistance qui eût été dange- reuse. C'est ainsi que les hommes comme Na- poléon ne considèrent les intérêts privés que comme une chose parfaitement nulle, dans la balance politique , car depuis j'ai appris que la bataille de Vimeiro , qui se livrait le 2 1 d'août , pouvait détruire et Junot et son armée!... et l'empereur ignorait-il entièrement la bataille de Vimeiro le 4 septembre ?... je ne le crois pas... il devait en avoir une nouvelle, au moins confuse , par l'Angleterre.
Cette fête de Paris fut donc triste. L'impéra- trice ne voulut pas souper... Quoique j'eusse un mal de tête affreux, je ne voulus pas m'en aller aussi, car la chose eût été ridicule. Je demeurai à souper, et quelques étrangers de marque vin- rent avec moi dans une salle séparée dans laquelle était une table de cinquante couverts, autour de laquelle s'assirent seulement les femmes ; les hommes demeurèrent debout derrière elles.
5S MÉMOIRES
Frochot, alors préfet de la Seine, était un hommd non seulement spirituel, mais ce qu'il devait être pour être à la tête d'une semblable cérémonie. Il était homme de bonnes manières, poli froide-?* ment et avec une dignité parfaite... faisant les hon- neurs de THôtel-de-Ville avec la même aisance qu'il eût fait ceux de sa propre maison ; mettant dans ses rapports avec moi toute la grâce imagi- nable, et pour dire la vérité, en l'absence de Ju- not, je n'avais que faire à l'Hôtel-de-Ville, où d'ailleurs se seraient très bien passées les choses sans moi ce même jour-là. De plus, le comte Frochot était aimable, et cette condition, si né- cessaire dans le monde, lui était bien utile dans ces vastes galeries de l'Hôtel-de-Ville, où circu- laient non seulement les plus grands million- naires de France, mais tout ce que l'Europe en- voyait alors à Paris de grand , de noble , et de remarquable comme naissance et comme faveur. M. deMetternich, alors ambassadeur d'Autriche; l'ambassadeur de Russie, qui était encore, je crois, M. de Tolstoy; le baron de Brochahausen, ministre de Prusse, l'ambassadeur d'Espagne, et cette foule de ministres d'Allemagne, parmi lesquels la Bavière, la Saxe et le Wurtemberg tenaient rang de royaumes!...
Sur ces entrefaites , je reçus de Madrid une
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 5^
lettre confidentielle tout-à-fait intéressante ; elle m'était écrite à înoi , moi seule ^ et j'avoue qu'en, la lisant je fus émue du sentiment qui l'avait dictée; elle l'était par un de ces Espagnols au cœur vraiment grand et généreux. Je dois taire son nom, et je suis fâchée que des considérations de famille me fassent garder le silence... Cette lettre m'était adressée , parce que son auteur était de mes amis, et que, connaissant ma position à la cour impériale, il espérait que je pourrais peut-être faire parvenir quelques paroles de vé- rité à l'oreille de l'empereur.. . Il ne savait pas que Napoléon n'écoutait jamais une voix de femme. Cependant je regrettai de n'avoir pas reçu cette lettre plus tôt ! si elle me fût parvenue avant mon audience, je lui en aurais parlé, mais sans la lui montrer.
• L'Espagne est perdue, me disait-on... et vous ■ ne vous douteriez pas de la cause du mal... «D'abord les désastres de Baylen ; Castanos a » surtout tiré grand avantage de la signature d'un ode vos vingt-quatre grands-officiers d'empirCv. »I1 dit que les capitaines de Napoléon ne tien-» snent plus à lui, puisque Marescot, qui n'avait »nul besoin de sanctionner la honte de Dupont «(vous voyez que je parle comme un Français... «c'est que je suis homme et militaire!), s'est
60 MEMOIRES
«empressé de signer... Mais ce n'est pas tout... » c'est le départ du roi Joseph, son malheureux » départ de Madrid huit jours après y être en- »tréî... Chère duchesse... vous savez que la dé-
• fiance n'inspire que la défiance... en montrant
• aux Espagnols qu'il n'avait pas confiance en p eux , Joseph leur indique la route qu'ils doivent
• suivre... O ma pauvre patrie!... que la Vierge et
• les saints la protègent, elle en a grandement
• besoin...
» Une junte suprême s'est établie à Aran-
• juez... ces beaux ombrages ont vu de tristes
• scènes et de sanglantes tragédies... Les eaux du »Tage ont été rougies du sang espagnol... Sans » doute on s'est battu pour Philippe V et pour
• l'archiduc... mais l'état de la guerre n'était plus ï le même. C'est la querelle de votre empereur
• avec le pape qui fait aussi tout le mal... Si vous
• saviez quel catéchisme on apprend aux en- 0 fans !... Eh bien ! tout aurait été évité si l'empe- » reur Napoléon avait fait faire le procès à Godoï...
• et qu'il eût été pendu... Au lieu de cela, il traite » avec lui !... ' c'est pitoyable... Je vous envoie un B exemplaire du catéchisme qu'ils ont répandu
» Ce fut le prince de la Paix qui traita comme charge' de pleins pouvoii'S du roi Charles IV avec Duroc!... Encore ime action de ce maudit borgne !...
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 6i
» en Andalousie... Combien il serait important »que l'empereur le vit!... »
Le reste de la lettre ne contenait que des ré- pétitions de ce que j'ai déjà dit plus haut. Voici quelques fragraens de ce catéchisme :
— Qui es-tu , enfant?
— Espagnol par la grâce de Dieu.
— Que veux-tu dire par là ?
— Homme de bien '.
— Quel est notre ennemi ?
— L'empereur des Français.
— Qu'est-ce que l'empereur Napoléon?
— C'est un méchant , la source de tous les maux , le foyer de tous les vices.
— Combien a-t-il de natures?
— Deux: la nature humaine et la diabolique.
— Combien y a-t-il d'empereurs des Français?
— Un véritable en trois personnes trompeuses.
— Comment les nomme-t-on ?
— Napoléon , Murât , et Manuel Godoï ( prince de la Paix).
— Lequel est le plus méchant ?
— Ils le sont tous trois également.
— De qui dérive Napoléon?
* Ifombre de bî^n ! Cette expression est intraduisible... comme le simple mot hombre !
#3 MÉMOIRES
— Du péché.
— Murât?
— De Napoléon.
— Et Godoï ?
— De la fornication de tous les deux.
— Que sont les Français ?
— D'anciens chrétiens devenus hérétiques.
— Quel supplice mérite l'Espagnol qui man- que à ses devoirs ?
— La mort et l'infamie des traîtres.
— Est-ce un péché de mettre un Français à mort ?
— Non, mon père... on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques.
Voilà les principaux articles du catéchisme que les prêtres espagnols enseignaient aux en- fans, et que beaucoup de grandes personnes sa- vaient fort bien.
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 65
«iM^i
CHAPITRE ni.
Convention de Cintra. — Situation du Portugal à cette épo- que. — La cour d\x gouverneur-général. — M. Galeppi en triton, etBerlhîer en uniforme de Ja garde royale.— Junot fait forcer les Espagnols à l'obéissance. — Soulèvement d'Oporto. — Désarmement des Espagnols, — Il s'opère sans qu'un seul coup de fusil soit tiré. — Courriers arrêtés à
Badajoz Le général Graindorge, avec quelques dragons,
se bat contre i,4oo hommes, en tue trente, etc. — Le roi don Sébastien. — Miracles. — On veut assassiner Junol. — Procession à Lisbonne. — Conspiration — Projet de nou- velles Vêpres siciliennes, — Le saint sacrement ne veut pas sortir du tabernacle. — II en sort à la parole de Junot. — Conseil de généraux. — Beja. — Un moine sollicite le pardon de la ville. — Junot le lui accorde, et le récom- pense. Une poule pond un œuf miraculeux. — Les An- glais débarquent avec uu immense matériel. — Loyauté de M. de Bourmont. — Junot accepte ses services. — Ba- taille de Vimeiro. — Kellermann au camp des Anglais. — L'amiral Siniavin. — Sa trahison. — Texte de la conven- tion de Cintra. — L'empereur n'en apprécie pas tout le mérite pour Junot.
Enfin , des nouvelles de Jtmot parvinrent en iFrance ; elles étaient fâcheuses pour Napoléoti; tnais qu'elles étaient glorieuses pour Junot et
64 MÉMOIRES
tous ceux qui tenaient à lui 1... Quelle belle conduite!... La gloire des armes françaises n'a- vait pas été souillée, et c'était à /ai, bien à lui seul qu'on le devait. Que de fois depuis sa mort terrible j'ai pleuré devant ce monument de sa victoire sur l'Angleterre, la convention de Cin- trai Hélas! celui à qui toute sa vie était dévouée a seul méconnu cette grande oeuvre...
Cette campagne de Portugal, qui mérite une place toute particulière dans nos fastes militai- res, cette campagne de Portugal qui paraîtra toujours plus belle à mesure qu'elle sera plus connue, avait déjà reçu son complément de gloire par tout ce que l'armée avait eu à souffrir en traversant les montagnes du Beira. H y man- quait l'admirable exemple d'une armée inférieure en nombre , opérant par la seule crainte de ce quelle pouvait faire avec un chef comme Junot, ce qu'un autre n'aurait peut-être pas osé deman- der avec vingt mille hommes de plus.
Déjà depuis long-temps Junot était prévenu que le Portugal était fortement travaillé par l'Angleterre et par les juntes provinciales de l'Espagne. Cependant il faisait tout ce qu'on peut faire pour conserver cette belle portion de la Péninsule. L'armée, en partie licenciée, avait rendu aux campagnes une multitude de bras
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. 65
qui, en remuant seulement cette terre aimée du ciel , doublaient ses récoltes. Les chanuDS étaient couverts de la plus belle moisson que de mé- moire d'homme le Portugal eut vu mûrir. Le commerce, profitant d'un change lucratif, dou- blait en quatre mois ses capitaux. Les fortunes particulières avaient été respectées ; les charges maintenues, les traitemens de l'ancien gouver- nement en grande partie payés; les ordres de chevalerie conservés ; enfin , rien ne donnait à ce pays la physionomie d'un pays conquis, puis- que les envoyés des puissances alliées de la France continuaient à y résider, si ce n'est mon ancien adorateur, monseigneur Gaîeppi, le nonce du pape , qui , après ime résidence de plusieurs mois, et les plus profondes assurances d'un dévoue- ment sans bornes , après avoir été tous les jours au gouvernement faire ce quil appelait, sa cour au gouverneur général , en sortant un soir de chez lui, après un entretien confiden- tiel de plusieurs heures , le fourbe se déguisa, se sauva de Lisbonne, fut s'embarquer sur une chaloupe qui l'attendait à la côte , et rejoignit ainsi la ilotte anglaise. Et comment croyez- vous qu'il était déguisé?... en matelot... En vé- rité, l'empereur disait en iSi5 qu'il n'aurait infligé d'autre punition à Berthier , pour saper- XTI. 5
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fidie , que de lui ordonner de le venir trouver dans son uniforme de capitaine des gardes, et moi, je n'aurais pas voulu autre chose que de voir monseigneur Galeppi en matelot... Il devait faire un singulier triton.
Le Portugal livré à lui-même, et malgré l'éloi- gnement de la famille de Bragance, éloignement béni d'ailleurs par les trois quarts de la nation , serait donc demeuré tranquille; mais quatre causes^et quatre causes majeures amenèrent le mal.
La première fut la communication avec les Anglais, chose impossible à empêcher, parce que Junot n'avait pas assez de troupes pour garder tout le littoral du Portugal.
La seconde était la présence d'une armée espa- gnole , presque aussi forte que la nôtre.
La troisième, et peut-être devrais-je dire la première, était la capitulation de Dupont; et la dernière enfin, le soulèvement de l'Espagne, qui, comme une plaie dévorante, s'étendait au- tour d'elle, et gagnait jusqu'aux parties les plus saines de la Péninsule. Jimot avait bien fait arrê- ter la distribution des lettres ; mais les messa- gers passaient, et les Anglais tenaient au cou- rant de tout. Ce fut en vainque Junot traita les troupes espagnoles comme ses propres troupes
1)E LA DUCHESSE CABRANTES. 6^
rien ne prévalut contre l'orage qui devait éclater Le courage militaire de Junot est assez connu Je dois maintenant faire connaître son courage moaljsa présence d'esprit el son sang- froid, qualités qu'il déploya grandement dans les affai- res de Portugal.
La première marqrie de révolte des troupes espagnoles fut de refuser l'obéissance. Les chas* seurs de Valence ne voulurent pas aller à Sétu- bal , ainsi donnait. Junot ordonna au major Dulong de prendre le régiment qu d comm\n- dait , et de forcer les Espagnols à l'obéissante. Le régiment de Valence formait la garnison d'Alca- cer-do-Sol; en y arrivant, le major Dulong' le. trouva en bataille, et disposé à la défense; le sang allait couler, quanci la fermeté du major Dulong fit changer la cha ace en notre faveur. Il parvint non seulement à faire obéir le régiment espa- gnol , mais les soldats le portèrent dans leurs bras en le proclamant à grands cris un homme brave et loyal.
Le plan de l'insurrection s'exécutait sur toute la surface du ]?ortugal. Le 9 juin au matin, Junot
» Ce mnjor Diilong était iin homme fort dislingué. II s'est brûle la cervelle, ne pouvant résister à la violence des douleurs que lui causait une blessure qu'il avait au bras droit. C'est vjaa lâcheté courageuse singulière.
6S MÉMOIRES
reçut la nouvelle que la ville d'Oporto était en- tièrement soulevée. Le général français Quesnel et tout son état-major avaient été enlevés par les Espagnols, ainsi que toutes les autorités ci- viles et militaires.
Au même instant Junot résolut le désarme- ment de toutes les troupes espagnoles qui étaient en Portugal.
Mais ce projet, tout admirable qu'il était, pré- sentait d'immenses difficultés ; car les Espagnols étaient en grande méfinnce de nous , et Junot voulait éviter l'effusion de sang. Toutefois ce dés- armement eut lieu sur toute la rive droite du Tage SANS qu'un coup diî fu;sil eut été tiré. Les grenadiers de la Vieille -Casttille, les canonniers à cheval, les artilleurs , le régiment de Santiago (cavalerie), les grenadiers do la Nouvelle-Cas- tille, le régiment de Murcie, t^elui de Valence, toute la garnison de Sinès, toutes ces troupes, vraiment troupes d'élite, furent désarmées par nos soldats... et cependant se m^^fiant de ce qui leur; arrivait, car leurs armes étaient chargées!... Ce fut la force et l'habileté des mesures qui assura ce résultat. Il fit une grande' sensation en Portugal; mais dès lors il eût fallu des miracles pour sauver ce pays.
Dans ce même moment Junot apprenait que
DE LA DUCHKSSE d'aBRANTÈS. 69
tous ses courriers étaient arrêtés à Badajoz. .. H en envoya jDar Almeida... ils eurent le même sort. A partir de cette époque les communications furent aussi bien interceptées que si l'armée fran- çaise eût sur les Codilières.
Je ne puis résister à raconter ici ce que fit le général Graindorge : il avait sous ses ordres le régiment do Murcie... ce régiment se débanda sous ses yeux. Le général Graindorge, n'ayant avec lui que quelques dragons , se jette au milieu du régiment (il était fort de quatorze cents hom- mes! ), il essuie le feu de tout le régiment... tous ses habits sont criblés de balles... malgré cette résistance il tue trente hommes^ deux officiers , et ramène avec lui trois cents prisonniers, dont vingt-six soldats et un officier sont entrés à l'hô- pital de Setubal.
Voici maintenant ce que fit Junot. Je le cite comme preuve de courage moral.
J'ai parlé dans les volumes précédens de la Fête-Dieu à Lisbonne ; je m'exprime ainsi, parce que en effet la Fête-Dieu à Lisbonne, ou la Fête- Dieu autre part, c'était bien différent. C'était une solennité attendue par tout le royaume que sa procession ; on y venait du fond des provinces les plus reculées, et en vérité c'était un beau spec- tacle... La statue de saint George y paraissait
"O MEMOIRES
couverte des diamans de la maison de Cadaval , et le roi ou le prince régent suivait toujours la procession chapeau bas. Junot avait ordonné que la solennité aurait lieu comme si la cour eût été à Lisbonne; seulement il prétexta nue légère in- disposition pour ne pas y paraître, ne voulant pas avoir l'air de remplacer le prince du Brésil... Quelques mois avant, les moines et les prêtres portugais avaient essayé des miracles pour s'em- parer de l'esprit du peuple : on avait annoncé que Je roi don Sébastien , mort depuis trois cents ans ■en Afrique, devait revenir. Ces sottises, répan- dues par les moines, exaltèrent l'esprit de la populace; elle se porta sur les lieux les plus élevés de Lisbonne pour mieux voir arriver le Roi-Messie , et la foule entoura la statue de Jo- soph I", qui avait , disait-on , tourné deux fois sur àa base'. Le résultat de ces pauvretés fut l'as- sassinat de plusieurs Français , et de trou- bler la tranquillité de la ville. Junot ordonna qiie les spectacles auraient lieu comme à l'ordi- Àaire. Il réunissait chez lui ce même jour toutes les autorités civiles et militaires , il voulut que
« Ceci avait lieu le i5 décembre , et il faut remarquer que le 2 décembre seulement le général de Laborde était arrivé à Lisbonne, avec les fragmens de sa b*lle division.
DE LA DUCHESSE d'abRA.NTÈS. 'jl
personne ne manquât au rendez-vous ; et il se rendit à l'Opéra avec tous ses convives, quoi- qu'on l'eût averti qu'il y avait des Portugais qui avaient juré de l'yssassiner.
— Mon sort était entre les mains de Dieu, me dit-il lorsque je lui reprochai de s'être ainsi ex- posé... Le fait est que sa fermeté et son sang- froid imposèrent aux Portugais. ..comme plus tard ils imposèrent aux Anglais.
C'est sans doute cette même raison qui le dé- termina à ne pas écouter les conseils qui lui fu- rent donnés de ne pas laisser faire la procession; ce parti eiit révélé une crainte qu'il eût été hon- teux d'avouer autant que dangereux. Junot or- donna que la procession aurait lieu comme si le roi de Portugal avait été à Maffra ; seulement on prit des précautions extraordinaires. Douze pièces de canon furent placées sur la place du Roscio devant le palais de l'inquisition, et la garnison tout entière fut sous les armes pour faire hon- neur à Cévêque el à son clergé. Ces précautions semblaient assurer le repos de la journée. Quant à Junot ', il s'était rendu au palais de l'Inquisi- tion , grand , beau et lugubre bâtiment , situé sur
• Pour avoir une excuse valable pour ne pas suivre la procession, Junot s'était fait saigner le matin.
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la place du Roscio , à côté de l'église de Santo- Domingo, d'où la procession devait sortir pour aller à l'église San-Josc , parcourir les trois rues Auguste, des Orfèvres en or, des Orfèvres en argent, et où elle devait rentrer.
Ceux qui ont été à Lisbonne, et se sont trou- vés à cette admirable cérémonie, savent combien elle est solennelle; et ceux qui ne la connaissent pas le comprendront, quand ils sauront qu'il se trouve à cette procession plus de cinquante mille individus... La procession était partie depuis une heure, et marchait dans le plus profond silence, que troublaient seulement les chants sacrés, lors- que, au moment où le Saint -Sacrement allait sortir de l'église, il se fit un mouvement en même temps à la place du Commerce et à celle du Roscio ; la file s'arrêta tout-à-coup , et le dés- ordre commença à se mettre dans les rangs.
Le matin même à quatre heures, le duc d'A- brantès avait été averti qu'il y avait une conspi- ration contre l'^s Français ; c'étaient les Vêpres portugaises... car l'évêque était à la tête. Il devait pour signal lever le saint-sacrement; alors on crierait qu'on assassinait les Portugais; et comme la plus grande partie de la population de Lis- bonne se trouvait sur le passage de la proces- sion , on espérait engager une lutte où les Fran-
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çais devaient succomber. Aussitôt que ce premier mouvement eut lieu , le duc vit qu'il était temps de prendre un parti. Il descendit promptement du palais de l'Inquisition, où il était, et traver- sant la foule immense dont les flots couvraient la place du Roscio , il se rendit à l'église de Santo- Domingo, où l'évèqne attendait le saint-sacre- ment, qui, disait-on, ne voulait pas sortir du tabernacle. Junot le joignit rapidement à l'autel : — «Monsieur Tévèque, lui dit-il tout bas, je » connais tous vos projets , je les connais depuis
• ce matin au point du jour; et cependant vous 3 êtes là, et j'y suis aussi... c'est vous dire que B toutes mes précautions sont prises, et que vos «projets sont entièrement découverts... Que le
• saint-sacrement sorte donc... et sans effort!.,. » Monsieur l'évéque, je suivrai la procession avec » tout mon état-major... je la suivrai respectueuse- nment, tête découverte... Au premier bruit, au «premier tumulte... vous et votre clergé vous » serez sacrifiés... Songez-y bien. »
L'évéque voulut répliquer.
• Monsieur l'évéque, lui dit Junot, je vous ai » déjà dit que ie savais tout... Marchons... et sur- »tout faites bonne contenance... Je vous suis...» En effet, malgré la chaleur et le mal qu'elle pou- vait faire à ses nombreuses blessures, Junot
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suivit la procession se tenant tête nue derrière l'évéque portant le saint-sacrement; car aussitôt que Junot avait parlé d'une voix ferme, le taber- nacle ne l'avait plus retenu. ..L'évéqne était pâle.... il tremblait... mais il allait toujours. Bientôt la terreur se répandit parmi le clergé en voyant le gouverneur-général suivre la procession; cette ter- reur fur portéeà un point extrême, lorsque la pro- cession arrivant sur la place du Boscio, et se dis- posant à entrerdans l'église de Saint- Joseph en face du palaisde l'Inquisition, lesgrenadiers formant la haie tirèrent pour saluer le saint-sacrement à son passage. A ce bruit tout ce qui portait robes et chappes se laissa tomber la face contre terre, en criant au secours... les grenadiers les relevèrent en leur montrant qu'ils n'avaient rien de cassé, et la procession continua.
Il est à remarquer que l'évéque seul demeura debout ; mais la peur lui donnait du courage» Par intervalle Junot lui disait :
— Monsieur l'évéque... je suis là!...
Ce qui est également remarquable , c'est que la foule qui s'élait pressée sous le palais de l'In- quisition , soii par ha.sard, soit à dessein, en voyant la tournure que prenaient les choses, se mit en joyeuse gaieté, et les rires les plus fous accompagnèrent les moines, dont les robes,
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. ^5
tontes souillées de poussière, n'avaient rien que de ridicule , et ne portaient d'autre signe que celui de leur maladresse et de leur poltronnerie. Mais quelle que fût l'issue de cette impor- tante journée , Junot n'eu fut pas moins dans la plus vive inquiétude en apprenant, à peu de distance, que le général Loison ne donnait au- cune nouvelle; et sa division formait la plus forte partie de l'armée de Portugal'; que les Es- pagnols avaient passé la Guadiana , et que les Anglais se présentaient à la barre de Lisbonne au nombre de dix mille hommes.
En apprenant la nouvelle de l'arrivée des An- glais, Junot voulut avoir l'avis de ses généraux, c'est-à-dire de ceux qui étaient près de lui. Le plus habile n'y était pas, c'était le duc de'N almy... en conséquence, le 26 juin , le général de La- borde', le général Travot, le général Margaron^, le général Thiébaulf*, et le général Taviel^, fu- rent convoqués chez le gouverneur-général pour rai.sonner sur la position de l'armée française. Elle était affreuse... Juiîot e!i comj)renait toute
' On lui avait donné ce litre comme lécompensf. ' Gouverneur de Lisbonuc. 3 ConiniauJant la cavalarje. ', Chef d'état -major gêné; al ^ Commandant l'artiHerie.
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riîorreur.. . Cette première conférence fut suivie d'une seconde, dans laquelle mon mari dit à tous ses généraux de lui donner leur opinion écrite et motivée, mais qu'il les prévenait au surplus qu'il voulait seulement des lumières^ et non des conseils, et qu'il entendait être seul RESPONSABLE de tout cc ou'il ferait.
Le résultat de cette seconde conférence , qui eut lieu le 28, fut de garder Lisbonne jusqu'à la dernière extrémité, de s'assurer de toutes les armes, de rassembler les diverses garnisons, et de tenter une trouée sur Madrid ou Valladolid.
Le sort en avait ordonné autrement.
Le convoi anglais quitta la barre... mais cet orage, pour être éloigné, n'en troublait pas moins l'horizon... Le général Rellermann , avec le général Avril, culbuta l'insurrection de Villa- Viciosa' avec ce courage intelligent qu'il mon- tre toujours dès qu'il tire Tépée. Mais l'Alem- tejo tout entier était révolté. Beja fut châtiée par le colonel Maransin avec une barbarie que Junot n'osa blâmer pour ne pas encourager la révolte,
» Il faut citer un fait bien honorable pour le duc de Vaîmy et les troupes sous ses ordres. Lorsque nous fûmes maîtres de Villa-Viciosa , l'efTet de la discipline fut si admirable , qu'aucune maison ne fut pillée, et cependant nos soldats et nos officiers étaient furieux de la conduite des Portugais.
DE LA. DUCHESSE D*ABRANTÈ9. 77
mais dont il fut outré, je le sais. On massacra, on pilla , on brùIa, on commit des horreurs î... Un religieux de Beja , attendri par ce spectacle, prêcha l'obéissance aux habitans, ayant encore les pieds dans le sang et s'appuyant sur des ca- davres... Tout le peuple fondit en larmes; on prit le moine vraiment chrétien dans des bras encore fatigués de carnage, on le promena en triomphe, et il fut envoyé auprès de Junot pour demander le pardon de la ville rebelle.
Junot reçut le moine avec une extrême bonté... il lenornma chanoine de la coUégialede Lisbonne. La reconnaissance fut extrême... en apparence... Beja reprit les armes quelques jours après... le mal était invétéré.
Pendant ce temps la position de Junot dans Lisbonne devenait chaquejour plus inquiétante... La population de cette ville était de plt;s de qua- tre cent mille âmes... et dans la plus dangereuse exaspération; lt nulle nouvelle de France!... nulle nouvelle d'Angleterre!... nidle nouvelle d'Espagne!!... partout un silence de mort... au- quel peut être la mort allait aussi répondre.
Quelques bruits sinistres seulement parve- naient aux chefs français... Ainsi , par exemple , Junot apprit que le général René , qui venait à l'armée de Portugal , voyageant sans escorte ,
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parce qu'il n'avait fait aucun mal à ceux qui pouvaient !e prendre, ayant été fait prisonnier devers Badajoz, les EsjDagnols lui coupèrent le nez, les oreilles... lui arrachèrent la langue et les yeux... puis l'ayant placé entre deux planches, ils h scièrent en de.ux ! !...
On croit lire, n'est-ce pas, la relation d'un de ces voyages parmi les Caraïbes?... encore sont- ils moins cruels... quelquefois ils donnent la mort d'un seul coup.
Le général Loison rejoignit alors Junot à Lis- bonne ; il ne le fit qu'après avoir tué plus de quatre mille Portugais insurgés, dans les com- bats d'Amarhante, de Guarda et d'Alpedrinham,.. Quant à lui, il perdit à peine cent hommes!... Il fut cruel dans cette campagne de Portugal, et il le ftit malgré les ordres de Junot, qui lui or- donnait la sévérilé , mais défendait Cabas de l'é- pée... J'ai vu Junot verser des larmes de douleur et de colère en parlant du combat d'Evora', c'est-à-dire de la prise de la ville; car le com- bat qui eut lieu avant n'avait rien que d'ho- norable pour nos troupes... A l'attaque de la ville, au moment où les portes tombèrent sous
» Les Portugais voulurent capituler après Je combat livré devant la ville. Mais les Espagnols fusillèrent les Portugais qui en émirent le premier dessein.
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. 79
la démolition, M. le comte de Forbin% alors at- taché à letat-major du duc d'Abrantès, se con- duisit vaillamment. Il passa par un trou à peine assez grand pour un homme, et cela sous le feu le plus vif... il était avec M. Simraers, de lelat- major du prince de Neulchâtel...
Ce fut à cette époque qu'une poule miracu- leuse pondit un çeuf tout aussi miraculeux. Cet œuf, trouvé un matin sur le maître-autel de la patriarchale , portait en caractères en relief : Mort aux Français!...
En peu d'instans C œuf anathéma lise iiri\x\. porté chez le général enchef, et reconnu pour ce qu'il était... un instrument mal fait.
Junot n'en fit que rire. Il fit prendre une cer- taine quantité d'œufs, fit écrire dessus que le premier œuf ^n avait menti, et l'on emplova pour cela un corps gras; après quoi les œufs furent mis dans un acide , et le lendemain ces mêmes œufs, portant leur inscription en relief comme le modèle , furent déposés sur les maître-autels de toutes les églises de Lisbonne, et distribués dans le reste de la ville. Et on y joignit une affi- che, avec la recette nécessaire pour opérer. ^, Mais le moment était venu où tous les moyens
• Le directeur des Musées royaux.
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humains étaient devenus insuffisans pour sauver l'armée et son chef.
Un soir, Junot donnait une fête au palais du gouvernement; un officier de l'état-major du général Thomières arrive avec des dépêches pressées... Ces nouvelles étaient terribles... Elles annonçaient que les Anglais avaient enfin effectué leur débarquement au nombre de douze mille hommes, avec un immense con- voi de munitions et d'artillerie. Le général Tho- mières commandait le fort de Péniches, et ces nouvelles étaient positives. Junot ordonna à tous les officiers de son état-major de redou- bler de gaieté auprès des danseuses , et d'animer le bal... pendant ce temps il se retira dans son cabinet, et donna des ordres pour que le général de Ivaborde allât au-devant de l'ennemi , voulant cacher en partie à la ville de Lisbonne une nouvelle qui ne lui parviendrait que trop tôt. L'effet de cette sécurité apparente fut grand pour quelques jours; mais, malgré la nouvelle de la victoire de Rorissa remportée par le général Laborde sur les Anglais , celle d'une victoire également remportée en Espagne , l'annonce de •vingt mille Français venant par Bragance , l'en- trée deJosephàMadrid, et les fêtes données à ce sujet, l'esprit d'insurrection fermentait dans Lis-
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 8i
bonne , et n'était contenu qne par la présence de Junot. Cependant il fallait marcher à l'ennemi... Et le i5 d'août, après la solemnité de la fête de l'empereur, un grand dîner, un spectacle ma- gnifique, dans la grande salle de l'Opéra de Lis- bonne, Junot rentre à minuit dans l'intérieur de ses appartemens, assemble, dans son cabi- net, les ministres et le général Travot, leur dit qu'il va partir pour aHer au-devant des Anglais, charge chacun de ce qu'il faut qu'il fasse', les exhorte tous à la plus grande union... serre la main avec émotion au général Travot, dont il estimait profondément le beau caractère, en lui recommandant le soin de la ville de Lisbonne, et sort du palais du gouvernement pour aller chercher la mort, car il doutait peu alors de revoir jamais sa patrie , sa femme et ses enfans... C'est ici que je dois parler d'un homme bien souvent attaqué, et que, moi, je me sens tou- jours portée à justifier... c'est M. le comte de Bourmont : il était du nombre des Français réfu- giés, il pouvait dès lors passer aux Anglais ou
« C'est dans l'ouvrage du geuéral Thiébault qu'il faut voir tout le détail des mesures prises par Junot pour la sû- reté de Lisbonne... Il eut un moment l'ide'e de former une garde nationale ; mais cette pensée si utile et si belle ailleurs > était impossible en Portugal.
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Sa MEMOIRES
bien aux insurgés... Il ne fit l'un ni l'autre... il vint trouver Junot, et comme un Français par- lant à un Français, il lui dit :
— Monsieur le duc , je n'ai pas renié ma patrie, je suis Français... vous êtes attaqué. Un cœur résolu et deux bras de plus peuvent être utiles , je viens vous les offrir... voulez-vous m'attacher à votre état-major ?
Junot, de tous les hommes de l'armée, était peut-être celui sur qui une semblable conduite devait faire la plus profonde impression... il s'ap- procha de M. de Bourmont... lui prit la main , la lui serra... et lui dit , avec une voix émue, car lui- même l'était beaucoup :
— Monsieur de Bourmont, non seulement j'ac- cepte vos services , mais je vous engage ma parole d'honneur que votre rentrée en France ne souf- frira aucune difficulté... je vous en donne ma parole, et je n'y manque jamais. »
m'a effectivement remplie cette parole...
MM. de Saint-Mézard, ancien garde du-corps , de Viomesnil, neveu du maréchal, et plu- sieurs autres émigrés, tinrent la même conduite. Mais ce fut M. de Bourmont qui donna l'exem- ple...
Junot se porta donc au-devant de l'ennemi qui s'avançait sur Lisbonne , par la route de Tho-
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mar, ayant en effectif* quatre fois plus de trou- pes de ligne que nous , et une armée d'insurgés portugais et espagnols, forte de plus de soixante mille hommes, tout le pays pour eux, et toutes les chances d'avenir, tandis que Junot n'avait avec lui qu'une armée à peine forte de neuf mille deux cents hommes , et nulles ressources...
La bataille se donna le 21 d'août. Junot avait hâte de combattre, et surtout ne Yomait pas être prévenu. Il avait résolu d'attaquer l'ennemi , par- tout où il le trouverait.
La conduite de toute l'armée fut admirable dans cette journée, où la chaleur donnait des vertiges... chacun semblait vouloir contribuer pour quelque peu à maintenir la gloire de nos aigles, la pureté de notre drapeau... et nos aigles et nos drapeaux rentrèrent en France, libres, et purs de toute souillure, grâce au courage de tous leurs chefs...
Le général Rellermann,à la tête d'un régiment, chargea à la baïonnette comme s'il eût voulu ga- gner une étoile pour ses épaulettes.. . Le général de Laborde, ayant sa blessure encore ouverte ,
• L'armée anglaise, sans compter les (ronpcs porlugaises, ëlait forte de i5,45o hommes api ^, le combat de Rorïssa , puis elle eut ua renfort à Vimeiro.
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combattit comme s'il eût été sain et bien portant; lecolonel Prost et le colonel d'Aboville , comman- dant, l'un l'artillerie delà première division , l'au- tre celle de la seconde, firent tous deux des pro- diges de valeur... Et le général en chef, voulant arrêter la retraite, et s'étant jeté au-devant des troupes avec trop d'impétuosité , avec MM. Carion deNisas et Deligrave, faillit être pris par nn es- cadron anglais, dont il ne fut délivré que par M. de Grandsaigne, son premier aide-de-camp, et MM. Prévost et Laval, aussi ses aides-de camp, accompagnés du vicomte de Novion , fils de mon vieil ami , qui s'écria en voyant les trois officiers s'élancer pour aller au secours de leur général :
— Ah! et moi aussi je veux le sauver!...
Malgré tant de valeur et de dévouement, la bataille fut perdue... Nous demeurâmes néan- moins maîtres du champ de bataille après la cessation du feu , circonstance heureuse , en ce qu'elle permit de couvrir la retraite des blessés... Du reste, sur dix-huit cents hoirimes perdus dans cette journée, mille étaient tués, et dans les huit cents prisonniers, il n'y en avait pas cent cin- quante sans blessure...
Après la bataille i>n Vimeiro , Junot demanda aux généraux Loyson, de Laborde, Rellermann
DE LA^ DUCHESSE d'aBRANTÈS. 85
et Thiébault, ce qu'ils jugeaient convenable de faire. Une retraite même à marche forcée éaitt imjDossible nu travers de l'Espagne... Les cir- constances étaient presque désespérées '.
Une chance offrait cependant quelque espé- rance. Je n'ai pas encore parlé d'une escadre russe que Junot avait trouvée dansleTage, et qui, depuis l'arrivée de l'armée française, avait été traitée par elle en sœur, et comme faisant partie d'un peuple dont le chef était \e frère de cœur du nôtre. Janot devait donc espérer que l'amiral Siniavin, ayant sous ses ordres les équipages de huit vaisseaux, pourrait lui être d'un grand se- cours dans un cas d'importance, et certes il le devait croire ; il lui restait à apprendre qu'il ne fautcompter sur le secoursd'un allié que lorsqu'on est heureux... L'amiral Siniavin était un homme peu sociable, et l'on sait que lorsque les Russes sont sauvages ce n'est pas à demi. Le père de l'annral Siniavin a dû avoir la tête coupée pour avoir voulu garder sa barbe. C'est de cette race qui n'entend à rien.
Le résultat de la conférence provoquée parle duc , fut d'envoyer le général Kellermann chargé
» Tous les détails donnés ici sont pris dans les papiers du duc d'Abrantès, et m'ont été communiqués par le général Thiébault, le duc de Valmy et le général de Laborde.
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de pleins pouvoirs^ au camp des Anglais, pour voir ce qu'on pourrait faire avec eux. L'armée anglaise avait pour chef sir Hew Dalrymple, et pour second sir Arthur Weilesley depuis lord Wellington...
Le 22, à onze heures du matin, le général Rellermann se dirigea sur Vimeiro , et fut étonné de ne trouver aucun poste; il crut un moment que Tennemi était lui-même en retraite; il poursuivit
» « ToiTCS-Vedras, le 2 2 août i8uS.
» Nous, duc d'Abrantès, grand-officier de l'empire, colo- ») nel-ge'néral des hussards, gouverneur de Paris, grand - ai- » gle delà Légion-d'Honneur, grand -croix de Tordre du j) Christ, commandeur de l'crdre royal de la Couronne de » Fer*, gouverneur-général et génércl en chef de l'armée fran- » çaise en Portugal... donnons par la présente, pleins pou- » voirs à M. de Kellerniann, comte de Vahny, général de dî- » vision, grand officier de Ja Légion-d'Honneur, grand-croix » de l'ordre du Lion de Bavière, commandeur de la Cou- V renne de Fer et général de cavalerie de l'armée de Portu- )) gàl , de conclure et signer en noire nom, avec uionsieurle «général en chef de l'armée de Sa Majesté Britannique en » Portu^nl, une suspension d'armes, conformément aux in- « struclions qu'il a reçues de nous, etc., etc. »
* Ce DC fui que dans la campagne de 1809 que Junot reçut des rois de Saxe et de Bavière, le grand cordon de l'un de leurs ordres, après avoir comniandé'leurs troupes. Je possède et je garde précieusement une grande quantité de lettres.de la^propre main du roi de Bavière, père do, roi actuel , dans lesquelles il témoigna à Junot une amitié dont je suis fière, car il était le plus digne des hommes.
DE LA DUCHESSE d'aBRA.NTÈ». 87
sa route et m'a dit lui-même une circonstance qui prouve la finesse et la justesse de son esprit : «A mesure que j'avançais, me disait-il, sans rencontrer une cocarde anglaise, ma confiance renaissait , et je reprenais un aplomb qui était tout entier lorsque j'arrivai au quartier-général anglais, et qui me permit de traiter sur le pied d'une parfaite égalité , car je vis que les Anglais n'étaient pas tranquilles sur leur position. •
Ce ne fut qu'à trois heures que le général Kelleraiann se trouva en face des avant-postes
ANGLAIS QUI ETAIENT AUX MEMES LIEUX QUE LA
VEILLE... Du reste l'inquiétude des Anglais était telle ,"qu'à la vue d'un officier général et de son ordonnance , bien qu'il eût mis son mouchoir blanc au bout de son sabre, il eut à essuyer une trentaine de coups de fusil ; enfin il fut reconnu parlementaire, et conduit à sir Hew Dalrymple, arrivé le matin , et qui venait remplacer lord Wellington pour signer la convention deCintra... En vérité ce n'était pas la peine.
Le général Rellermann sait l'anglais comme il sait le français ; mais il ne le laissa pas voir. Dans la position de l'armée française tout était permis et de bonne guerre. Aussi n'eut-il aucun scrupule à ne paraître rien comprendre. Cette ruse lui fut d'un grand secours , car , après avoir exposé
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les premières bases d'un arrangement, il vit les deux généraux anglais se retirer dans une em- brasure de fenêtre et dire à demi-voix : « We are not in a very good situation; let-us liear him *. »
On annonça dans ce moment que le dîner était servi , et le général Kellermann ayant été invité par sir Hew Dalrymple, se mit à table avec eux. Le dîner fut gai , mais extrêmement frugal ; cela fit juger au général Kellermann que ce qu'on disait de la pénurie de vivres des Anglais était vrai. Tandis qu'on était à table, un officier qu'on avait envoyé à Figuera arriva ; comme jus- que là rien n'avait laissé croire que le comte de Valmy parlât l'anglais, sir Arthur Wellesley et sir Hew lui demandèrent avec empressement, mais en anglais, ce qu'il y avait de nouveau. L'officier répondit : « Sir John Moore is not yet arrived at Figuera. >•
( Sir John Moore n'est pas encore arrivé à Fi- guera.)
Or, ce John Moore était le sir John Moore qui fui depuis si bien culbuté dans la mer par l'empe- reur, et jecrois par le maréchal Soultà laCorogne. Il devait amener 1/5,000 hommes à sir Hew Dal- rymple , et leur absence ou leur présence était
• Nous ne sommes pas en très bonne position,.. Il faut écouter ce f/u'ila à nous dire.
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fort importante. Le général Kellermann se tint toujours dans rattitudecrun homme qui n'entend et ne comprend rien d'une langue étrangère. Cela lui fut encore grandement utile dans cette même conversation. Lorsque l'on rédigea les ar- ticles du préliminaire , on parla des intérêts des alliés :
— Comment ! s'écria sir Arthur Wellesley ' , prétendriez-vous comprendre la flotte russe dans votre traité?...
— Elle est notre alliée, répondit le duc de Valmy , et nous ne pouvons l'abandonner... Au surpkis je suis bien aise que vous la rejetiez... car vous la mettez alors dans le cas de se pronon- cer; elle débarquera ses équipages, nous aurons dix raille hommes de bonnes et de fraîches trou- pes , nous rappellerons nos garnisons, et avant trois semaines nous aurons délivré le Portugal.
Les deux généraux anglais se retirèrent de nouveau dans la fenêtre, et le général Kellermann les entendit qui se disaient entre eux \ «■ Ail tfiat i$ very well, but t/iose tliere thousand Russians !...» (Cela esta merveille; maislesdix mille Russes!) Il est certain que, sansle vouloir, les Russes nous furent alors fort utiles. Enfin, les préliminai-
. ' Depuis lord WellÎDglon.
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res furent conclus, signés, et le général Reller- nfiann revint au quartier-général français accom- pagné jusqu'aux avant-postes par milord Bur- ghess, comblé de politesses par les officiers an- glais, sur lesquels sa haute réputation militaire avait dû faire d'avance impression , et qui venaient d'avoir de ses talens comme homme habilement politique une nouvelle et forte preuve.
Il faut que je place ici un fait qu'il m'a raconté et qui prouve à quel point les Anglais portent lessentimens généreux, quand une fois ces mêmes hommes que nous voyons si peu estimables dans le ministère, rentrent dans la vie sociale et ha- bituelle.
Le colonel Taylor, officier très estimé dans l'armée anglaise, avait été tué à Vimeiro dans le combat spécial qu'il avait eu entre les troupes du général Kellermann et celles qu'il commandait. Son cheval fut pris et amené au général Keller- mann '. Aussitôt que les Anglais l'apprirent, ils prièrent le duc de Valmy de leur remettre le che- val du colonel Taylor, afin qu'il fût rendu à son ré-
' Ce cheval 'était' beau... la robe était baie fonce'e, et les membres parfaitement dessine's.j Mais il était encore plus eicellent qu'il n'était ^beau ; il rapportait à la parole et au si- gne et faisait tout ce que fait^un chien.
Drî LA DUCHESSE D AERANTES. Ql
giment, pour qu'à l'avenir il y fût soigné et entre- tenu en mémoire de son maître. Le général Keller- mann était pvïé (ïy meUre la rançon qiiil voudrait. Il s'y refusa, et renvoya courtoisement le cheval sans vouloir accepter une guinée; mais les An- glais choisirent un cheval de première race, et chargèrent sir Arthur Wellesley de l'offrir au général français avec cette gracieuse politesse que les Anglais savent si bien mettre à toutes leurs actions particulières.
Lorsque Jnnot apprit le résultat de la mission du général Keliern)aini,ilse félicita encore davan- tage de l'avoir choisi pour cet objet. Il y avait mis autant d'habileté que de force , et sa conduite avait été à la fois noble et digue, et pourtant nous venions demander, et il fallait obtenir.
Ah ! s'écria Junot, si cet amiial voulait nous se- conder!... avec six mille baïonnettes de plus et des hommes comme vous , je ne quitterais pas le Portugal! (Rieu n'était encore signé. )
Le général Kellermann se chargea encore de cette mission; il fut trouver l'amiral Siniavin, lui demanda cinq mille hommesde ses équipages... on leur donnerait des armes... et ils seraient mis dans les forts, d'où nous tirerions un égal nombre de soldats français... Le Russe fut ébranlé, et il promit... Mais quelques heures n'étaient pas
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écoulées que cet homme , que son empereur au- rait dû exiler en Sibérie pour son indigne con- duite, se rétracta, et écrivit à Junot qu'il ne pou- vait mettre un seul homme à terre , et que d'ail- leurs il ferait son arrangement avec l'amiral an- glais (sir Charles Cotton ). Cette détermination était également funeste aux Russes comme aux Français , et de plus elle leur était honteuse.
Junot m'a dit depuis qu'il avait plus souffert en recevant cette lettre de l'amiral Siniavinque le jour de la perte de la bataille de Vimeiro... Une espérance trompée est bien plus affreuse, en effet, que la confirmation d'un malheur.
Et puis la violation d'une parole donnée... un allié perfide.. . Il entrevoyait dans cette conduite de Siniavin une sorte de présage pour l'empe- reur... peut-être aurait-on pu y lire également quelque avertissement pour le czar !... En ap- prenant la résolution déloyale de cet homme qui ruinait ses espérances, Junot lui écrivit une let- tre dont je donne ici la copie. Comme le nom de mon mari se trouve lié aux faits les plus im- portans de celte époque, il faut bien se résoudre à le trouver souvent dans ces pages.
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9 août • Au quartier- général à Lisbonne, le -„^ — 1808. ^ *• a8 juillet
» MoNSLEDR l'Amiral ,
»La situation dans laquelle je me trouve de- » venant chaque jour plus difficile, il est de mon
• devoir comme il tient à mon honneur, de sa- » voir positivement si je ne puis espérer de vous » quelques secours et quelles sont vos intentions.
» Il est de mon devoir, puisque l'empereur mon » maître croit qu'une escadre considérable que » l'empereur de Russie a mise à sa disposition doit «nécessairement , dans une circonstance aussi «critique, seconder de tous les moyens son ar- »mée de terre, comme celle-ci devait soutenir «l'escadre, ainsi qu'elle l'a fait jusqu'à présent.
»ll est de mon honneur, car si le sort des ar- ômes ne m'est pas favorable, on ajoutera aux » moyens que j'avais personnellement , ceux que » devait naturellement m'offrir une escadre alliée, »de NEUF VAISSEAUX daus un port inabordable
• par les moyens de défense à une escadre en-
• nemie.
dII faut donc que mon maître et le vôtre sa- »chent que l'escadre russe n'a pas voulu me don- »ner le moindre secours... Il faut que les mili-
g4 MÉMOIRES
• taires qui jugeront rua position sachent que
• non seulement j'étais entouré d'ennemis de » toutes parts, mais encore qu'une escadre alliée "de la France, en i^uerre avec C Angleterre ^ s'est «déclarée neutre dans le moment le plus décisif
• en face d'une escadre ennemie, et à l'instant
• d'un débarquement considérable de troupes » anglaises... et que par cette conduite elle m'est » devenue beaucoup plus nuisible que si elle eût »été contre moi hors de la barre, à cause de l'ef- nfetqu'a produit sur l'opinion publique la con-
• duitede l'escadre... Si M. l'amiral Siniavin est j>en guerre avec les Anglais, comment peut-il » douter un seul instant que sa flotte ne tombe »en leur pouvoir dès qu'ils seront maîtres de
• Lisbonne? Si M. l'amiral Siniavin a fait cjuel- »ques arrangemens avec sir Charles Cotton', si
• de quelque manière sa flotte est garantie, peut-
• 11 honorablement abandonner son allié sans «l'en prévenir?... Entre gens d'honneur, la
• guerre n'est qu'un moyen de plus pour s'esti-
' L'amiral anglais... Cette lettre de Junot à l'amiral Sinia- vin est d'un haut inle'rêt. On voit que si l'amiral avait fait ce que Junot voulait avant la bataille, Jonot avait un tiers de troupes de plus et rendait ainsi sa position belle d'hor- rible qu'elle e'tait... C'était la vie ou la mort...
DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. qS
limer. Mais s'abandonner au moment du péril, «c'est un acte dont il m'est impossible de croire «M. de Siniavin capable, il serait indigne des «•deux empereurs, Alexandre et Napoléon, com- • me de la gloire et de la bravoure des deux na- otions russe et française.
» Voici donc, monsieur l'amiral, ce que j'ai, «pour la dernière fois , l'honneur de vous pro- » poser; obligé d'opposer toute mon armée à une > armée ennemie beaucoup plus considérable B que la mienne , je serai probablement forcé d'é- ivacuer les forts qui défendent le port. En con- » séquence, monsieur l'amiral, je vous propose de »les occuper avec vos troupes. L'escadre russe » n'ayant point à manœuvrer sous voiles, peut » très bien se passer d'un quart de ses équipa- »ges, et même avec six ou sept vaisseaux aux- » quels je joindrais le Vasco deGama^, embossés
^ « Le yasco de Gama était l'un des vaisseaux portugais que Junot avait fait réparer et qu'il tenait prêt dans Varse- nalde la marine , si je puis m'exprimer ainsi pour re'pondre par une flotte mise en mer, quand les Anglais croiraient encore que les vaisseaux laissés par le prince du Brésil tombaient par planches pourries dans les eaux du Tage. Le Vasco de Gama axait quatre-vingts canons, et il n'était pas lescul, comme on peut le voir d'après la note que j'ai donnée de Tctat de Lisbonne quelques pages plus haut. L'amiral Siniavin a tenu la plus indigne conduite, non seulement à
96 MÉMOIRES
ssous la protection des batteries de Torre-Velha » et Belem , aucune escadre ne viendrait l'atta- » quer avec avantage et avec les équipages des
• autres vaisseaux qui pourraient être armés et «mis à terre, joints aux troupes françaises res- » tant à Lisbonne. Cette ville serait maintenue, «l'escadre assurée, et l'armée française puissam- » ment secourue.
» L'empressement avec lequel j'ai toujours «aidé l'escadre russe, toutes les fois qu'elle a eu «besoin de moi, garantit d'une manière irrécu- *» sable mes intentions à son égard. Il s'agit au-
* jourd'bui d'expliquer celle de Votre Excellence » par rapport à mon armée. 11 n'est dans ces cir- » constances çMg les faits qui puissent prouver. Ze » prendrai à témoin de ma conduite tous les mi- slitaires de l'Europe!... et s'ils me reproclient «quelque chose, ce sera d'avoir préféré d'être «trompé, à la seule pensée du soupçon que je » pouvais l'être.
» J'ai l'honneur d'être, etc., etc. oLe duc li'ABRANTiis. »
l'égard de Junot, mais comme militaire... il est inconceva- ble qu'il n'ait pas été à Tobolsk pour le moins... Cette bizar- rerie dans la conduite d'Alexandre , surtout à l'époque d'Erfurt , est pour moi inexplicable.
DK LA DUCHESSE d'aBRAi>TÈ:S. 97
Junotse trouvant libre, traita donc séparément pour lui-même, et lescleux généraux en chef ayant choisi , pour agir en leur nom, le général Keller- mann et sir George Murray , traitèrent d'après les bases déjà convenues , quoique l'arrivée de sir John Moore, qui venait d'avoir lieu, changeât la position respective des deux armées. Mais il y eut de la bonne foi dans la conduite de l'Angleterre... c'est une justice à lui rendre.
Malgré l'habileté du général Kellermann , il s'éleva quelques difficultés. Junot dit alors:
— Ce n'est pas une grâce que je demande. Si l'on me refuse les conditions réclamées pour mon armée, je me retire sur Lisbonne; je fais sauter les forts. .. je brûle les arsenaux , la flotte, et, maître des deux rives du Tage, je me retire par l'Espagne, en laissant de terribles marques de mon passage.
Je l'ai entendu gémir depuis de n'avoir pas pris ce parti : — Et cependant , disait-il, je courais la chance de mourir de faim , et de faire périr mon armée bien plus sûrement alors qu'à mon arrivée... Dans une semblable position, tout était désastre.
Le général Thiébault regardait la chose comme impossible , et son opinion comme chef d'état- major de l'armée est d'une grande force dans
^8 MEMOIRES
cette circonstance. Qnant à faire sauter les forts et la flatte, à brûler Lisbonne, je crois que Ju- not ei^it été capable de le faire.
Enfin , M. de La Grave, aide-de-camp du duc d'Abrantès, partit de Lisbonne le 5 septembre, et arriva à Paris dans les premiers jours d'oc- tobre', apportant à l'empereur la convention dé* finitive qui avait été signée le 3o août par les deux généraux en chef, et dont je possède l'ori* ginal ; le duc l'a gardé et n'a donné que le dupti-' cala... Le i" septembre le traité avait été ratifié... et tout aussitôt le colonel Duncan avait été en- voyé comme otage au duc d'Abrantès , qui donna au général anglais l'adjudant-commandant Des- roches pour remplir le même office.
Qu'on juge de ma joie lorsque, ayant ouvert la lettre que Junot m'écrivait, j'y trouvai une copie de cette glorieuse convention, la plus belle action militaire que peut-être puisse présenter notre révolution... c'est surtout en la comparant à celle de Baylen 1... Je n'en citerai que quelques arti- cles... mais je ne puis m'y refuser... c'est un orgueil si permis!... et mes fils le réclamentdô moi:
* Il fut long-temps dans sa traversée... il eut un temps af- £p«ux.
DE LA DDCHESSF. d'aBRA.NTÈS.
m
ART. H. ART. II.
The french troops shall L'armëo française se reti evacuale Poiliigal wilh iheir rera avec armes et bagages., arms and baggage , lliey shall not he considered as prisoners of war and on iheir arrivai in France ihey shall bealliberty to serve.
elle ne sera pas prisonnière de guerre , et , rendue en France, elle sera libre de combattre.
ART. IV.
ART. IT.
...The french army shall L armée française empor- carry wilh il a!l its artillery î^"** '?"'« larlillene de cah- of french calibre. With the ^''? français alleée, et les horsesbelonging toit and Ihe ca'ssons garnis de soixante tumhily suppud with sixty coups par pièce, loule autre bounds for gurn. art. Mené sera remise a I armée
anglaise dans 1 elat ou elle était aumoment delà ratifica- tion.
iV»T. V.
The frenci) army shall car- rywilh itall its équipements and ail that is compihended under the name of properly cl the army , ihal is to say its mititary ciiest and tiie cariages altached to the field commissariat and licld hos- pilals , or shall beallow to dispose of such part of the same on its...
L'arme'e française empor- tera tout son matériel et ce qui s'appelle propriété d'ar- mée, c'est-à-dire, son trésor, ses caissons d'équipage et d'ambulance. On vendra à son profit tout ce que le gé- néral en chef ne jugera pas à propos d'embarquer. Il en sera de même des particu- liers, qui auront toute liberté de disposer de leurs proprié* tés quelconques, comme boa leur semblera , avec toute ga« rantie dans la suite pour les acquéreurs.
ART. IX.
AU the siçlt and wounde d Vrlio canuol beembarked with
Tous les malades ou blessés qui ne pourraient pas être
loo
MÉiM01R£S
ihe troops are untrusted embarques avec l'armée fran- to , etc., etc. çaise, serout confiés à l'arme'e
anglaise... etc., etc.
Je trouve celte mesure aussi honorable pour eux , à qui elle est proposée, que pour ceux qui la demandent.
AH subjets, of France or of in friendschip or al- liance with France, etc., etc.
Tous les sujets franç.Tis ou des puissances alliées et amies de la France , domiciliés dans le royaume du Portugal ou s'y trouvant occasionel- lemeut , seront prote'gés , leurs propriétés de toute na- ture respectées , qu'elle soit de nature moliilière ou im- mobdière. Il leur sera libre de suivre l'armée i'rançaise ou de continuer à demeurer en Portugal, et, dans l'un et l'autre cas , leursdites pro- priétés leur seront garanties avec la faculté de les garder ou de les vendre, et d'en faire passer le produit en France ou dans tel lieu qui leur con- viendra... etc., etc.
ARt. xvii.
No naturel of Portugal ]Nul Portugais ne pourra shalt be rcndrwd accomen- être recliercbé pour la con- tal)le for is poliiical conduct duite politique qu'il aura
during the poriod of llie oc- cup^ition ot lins counlry by the Irench army, cic, etc.
tenue pendant l'occupation du Portugal par l'armée fran- çaise , et tous ceux qui ont continué à exercer des emplois ou qui eu ont reçu du gouvernement français , sont mis sous la sauvegarda
DE LA DUCHESSE D AERANTES,
101
spéciale de l'armée anglaise , qui s'engage à ce qu'il ne Jenr soit porté aucun préju- dice par qui que ce soit ^ dans leurs personnes ou dans leurs biens ; ces individus n'ayant pu se dispenser d'obéir aux ordres du gouvernement fran- çais.
ART. XVIIl.
ART. XVIIJ.
Tbe spanish prisonners di- Les troupes espagnoles
tained on board ship in the détenues à bord des vaisseaux port of Lisbon , sliall bii^urn dans la rade de Lisbonne, np to tlie gênerai m chicf of seront emmenées en France , Uïc brilich army, etc., etc. ou bien remises à M. le gé- néral en cbef de l'armée an- glaise, à son choix, lequel , dans ce dernier cas, s'engage à ohlenir des Espagnols la remise eu liberté de tous *'* Français, civils ou militaires,
détenusen Espagne sans avoir été pris dans les combats , ou par suite des combats, mais en conséquence des évène- mens du 29 mai dernier et jours suivans.
ARR. XIV.
ART. XIV.
Should there arise any S'il y avait quelque article
doubls asto the mean inx of douteux , il serait expliqué en any article y Avill, be expiai- faveur de l'armée française, ned favorably to the liench army.
Telle est cette admirable convention... qui produisit un tel effet en Angleterre, que lord Byron composa les deux belles strophes de Child Harold, et que Ton accusa sir Arthur Wellesley et sir Hew Dalrimple... et ils passèrent à une
103 MEMOIRES
coiird'enqnéte... ils répondirent : que le carac- tère connu (le Junot avait été la principale cause de leur détermination, parce qu'ils avaient jugé à propos de conquérir le Portugal à tout prix, et qu'il y avait à craindre une détermination fu- neste au pays... Junot fut grandement placé par ce fait de la convention de Cintra, mais il le fut plus haut dans les pays étrangers que dans sa patrie; Tempereur voulait des victoires, et ne voulait que des victoires... tout ce qui n'était pas un triomphe, était pour lui une défaite; et comme Auguste il redemandait ses légions à tous ceux qui n'avaient eu à conduire que des jeu- nes hommes à peine sortis de l'enfance.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 o5
CHAPITRE IV.
Départ pour La Rochelle. — Sérail de JunoK — Rôle comi- que joué par un mari. — Roule de Dloisà Tours. — Postillon mort-ivre. — Mes inquiétudes. — Elles sont heureusement dissipe'es. — Madame Cliégaray. — J'embrasse mon mari.
— Opinion de Montgaillard sur la convention de Cintra.
— Un dernier mot sur l'affaire de Bajlen. — Le ge'néral Marescot. — M. Villoutrec va proposer la capitulation à Gastanos. — MM. Billyvanberchem , Carrion de Nisas, Novion. — Arrestation de M. de Boui mont. — Il est pres- que aussitôt relâché. — Junot le fait admettre dans l'état- major avec le titre d'adjudant commandant. MM. de Vio-
mesnil et de Saint-Mezart Junot se dispose à rentrer en
Espagne^ après avoir vu son fils. — L'atiilié d'un grand homme est un bienfait des dieux. — Projets de vengeance de la Prusse et de l'Autriche. — Une fête chez l'archichan- celier, — M. de Cadore. — La femme et les enfans de M. deMellcrnich sont retenus à Paris. — M. d'AigrefeuilIe çt son habit bleu -de -ciel fait avec une robe de ma grand'mëre. — Moore et ses soldats. — L'empereur juge mal les Espagnols. — Capitulation de Madrid. — Leduc de Conegliano. — Le sac de diamans etSavary. — • Petit verre taillé dans un diamant. — Eclaiicissemeus donné* sur les diamans que j'ai reçus de Portugal. — La pluie d'or. — Souper chez l'impératrice.
Je partis aussitôt pour la Rochelle , parce que tétait dans ce port, ou du moins sur toute cette
I q4 mémoires
côte, que Jiinot devait débarquer. Je partis le lendemain du jour où M. de I.a Grave était ar- rivé, emmenant avec moi madame de Grand- saigne, femme du premier aide-de-camp du duc d'Abrantès... Je ne voulus pas déplacer mes en- fans dans une saison pluvieuse et déjà froide... Je comptais d'ailleurs ramener mon mari avec moi. Je ne savais pas que l'empereur avait une façon de juger les choses toute différente de la mienne.
Je me mis donc en route le 4 octobre à une heure du matin , n'étant accompagnée que de deux de mes femmes, et de deux valets bien armés, qui étaient sur le siège de ma voiture. Les deux femmes me précédaient dans une ca- lèche avec mon valet de chambre en courrier. Je n'étais pas sans crainte, parce que du côté de Niort il y avait une troupe de voleurs qui par- courait les landes du Poitou , et faisait du ravage. La guerre emportait tant d'hommes, que l'inté- rieur des terres demeurait presque désert.
Nous allions nuit et jour. J'avais hâte de voir Junot : quelque glorieuse qu'eût été cette con- vention , je le connaissais assez pour deviner toute l'amertume de son âme en se retrouvant pri- sonnier des Anglais.... Et le moment où les jour- naux anglais mirent une phrase bien hirmiliante
â
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 o5
pour une femme' dont le nom a été fameux de- puis , fut, j'en suis sûre, pénible pour lui... J'é- tais donc impatiente de recevoir ses confidences, d'entendre ses plaintes... je connaissais la manière de répondre à sa parole souffrante , et je savais des mots pour endormir ses chagrins. J'étais plus savante à cet égard qu'une personne qui fut une fois méchante pour moi, oubliant que le rôle de la maîtresse d'un homme marié est bien plus facilement odieux qii'iui autre.
Pour le dire en passant, c'était son mari qui en jouait un comique, un rôle... Junot allait sou- vent voir sa femme à Lisbonne, et il y allait à cheval avec une partie de son état-major. Comme l'appartement était trop petit pour contenir toute cette brillante troupe, le mari, dont le grade le rapprochait des officiers supérieurs d'é- tat-major , promenait dans son jardin tous les officiers du duc, tandis qu'il causait avec ma- dame sa femme, petite personne aux mains hu- mides, au cœur sec, et à la tête passablement
' Nous sommes destinés, dit en plaisantaut un journal an- glais, à toujours ramener le sérail du général Junot, quand nous avons le bonheur d". le prendre... Ce fui l'empereur qui me demanda si j'avais lu cet article, et en même temps si l'avais rencontré l'objet de la remarqu e.
|06 MÉMOIRl!â^(V
chaude. Ce mari a eu depuis un grand renom... C'est à ceux qui , connaissant le monde , savent comment on appelle ce genre de personnage commode, à prononcer.
La seconde nuit de ma route, je roulais silen- cieusement sur la route de Blois à Tours, regar- dant la Loire dont une belle lune argentait les eaux, et peu disposée à causer, ce que compre- nait parfaitement madame de Grandsaigne, qui était ma compagne de voyage. Nous nous com- muniquions par intervalles quelques pensées, puis nous retombions dans notre silence ; et c'est ainsi que nous avions déjà fait cinquante lieues.
Tout-à-coup la voiture s'arrête. Je mets la tête à la portière, et l'un de mes domestiques me montre le postillon de la calèche couché, en tra- vers du chemJ!) , et ivre-mort.
— Mon Dieu! m'écriai-je, et la calèche, qu'est- elle devenue?...
J'ai déjà dit que Joséphine, ma première femme de chambre, était celle de ma mère, et qu'elle m'avait vue naître... je lui étais donc extrêmement attachée. ..En cet endroit de la route, peu après Amboise, la chaussée n'a de parapet ni du côté de la rivière, ni du côté de la route basse, et je fris- sonnai en interrogeant ce misérable postillon; il n'était pas plus en état de me répondre qu'une
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 O7
bûche ; il était ivre-mort. On le coucha contre un tas de pierres sur le bord du chemin , et tout- à-fait inquiète j'errais sur la berge en appelant Joséphine et Mariette, mais ne recevant aucime réponse... Au-dessous de moi coulait la Loire, belle, tranquille, comme une écharpe d'ar- gerit... Mais ces mêmes eaux, si limpides et si paisibles, pouvaient avoir englouti la calèche et les deux pauvres femmes... Ce qui contribuait à m'effrayer, c'est que mon courrier n'était pas revenu sur ses pas, ce qu'il eût fait sans doute, s'il eût trouvé la calèche versée, ou dans quelque embarras que ce fût... Le silence le plus solennel enveloppait toute la contrée... Je m'assis au pied d'un arbre, et je fondis en larmes... La mort de cesmalheureuses femmes me paraissait certaine...
— Prenez un cheval, dis-je à l'un des postil- lons, au lieu de dire des injures à votre cama- rade qui ne vous entend pas i prenez un cheval, et poussez devant vous, afin de voir si vous ren- contrerez, soit sur la route, soit sur les bas-côtés, les femmes ou la calèche.
Le postillon partit... Nous entendîmes quel- que temps le lourd galop de son cheval sur le pavé de la chaussée , puis tout rentra dans un complet silence.
-* Je ne pourrai jamais attendre le retour de
loS MEMOIRES
cet homme, dis-je; il me faut partir aussi... Ja vais remonter en voiture, et nous allons gagner la poste.
— Et le camarade? me dit le second postillon.
— Eh! que veux-tu en faire?... lui répondis-je. Irai-je me constituer sa gardienne, quand il a peut-être fait périr mes deux pauvres femmes?... Qu'on le mette dans un endroit de la route où il ne soit pas exposé, et partons.
— Mais, mon Dieu, cela n'est pas possible, me dis-je à moi-même au moment où je mettais le pied sur le marche - pied de ma voiture ; cet homme n'a qu'une veste, mais on peut le tuer pour la lui prendre... Arrange ton camarade comme tu pourras sur l'un de tes chevaux, dis-je au postillon, et allons vite pour réparer le temps perdu...
Nous partîmes , et nous allâmes comme le vent. A mesure que nous avancions, mes craintes se dissipaient, parce que nous ne rencontrions pas une âme vivante, et que cette route, solitaire et paisible, ne retraçait aucune scène terrible... En effet, en arrivant à la poste, nous trouvâmes la calèche arrêtée devant la porte de l'écurie , et les deux femmes tellement endormies comme deux marmottes, que le bruit qu'on faisait autour d'elles ne les réveillait pas... Joseph, mon valet de
DE LA DUCHESSE DABRAJSTts, IO9
chambre , avait voulu me donner le plaisir de leur apprendre le danger qu'elles avaient couru. A peine l'eurent-elles su , qu'elles se mirent à crier comme des pies... c'était à rendre sourd.
Voilà ce qui les aurait perdues, dis-je à ma- dame de Grandsaigne... si par malheur elles eus- sent été éveillées lois delà chute du postillor; elles auraient crié... les chevaux se seraient ef- frayés, et les auraient jetées dans la Loire, ou de l'autre côlé du chemin. Nous arrivâmes à Niort à minuit, et nous eûmes une peine extrême à nous procurer des chevaux. Les routes n'é- taient pas sûres, et le maître de poste me con- seillait fort de demeurer chez lui ; mais je vou- lais arriver... Madame de Gransaigne était brave, je ne suis pas bien poltronne, et nous partîmes à minuit et demi par une nuit d'automne bien obscure, bien pluvieuse, et pour traverser ces landes immenses, et presque désertes... Le lende- main à huit heures j'avais embrassé Junot, et à onze heures, j'étais bien établie dans le char- mant appartement d'une maison appartenant à madame Chégaray, femmed'ini riche négociant de La Kochelle, et qui elle-même, étant jeune fille, était connue en beauté et en bonne grâce,sous le nom de Sophie Sermet , nièce , je crois , de M . Ba- rillon... homme très renommé parmi ce qu'on
I I 0 MEMOIRES
aurait nommé les Traitans sous Louis XV... Je trouvai un bain tout prêt , et mon appartement arrangé avec cette recherche de femme pari- sienne, et avec tout cela, une cordiale et amicale réception.
Junot me raconta tout ce qu'il avait souffert, et tout ce qu'il souffrait!... L'empereur lui avait écrit quelques lettres excessivement courtes, à son ordinaire, et dans la dernière il lui disait qu'il ne devait rentrer à Paris que victorieux , pour faire oublier Lisbonne... Junot avait Toeil humide en répétant ce mot.
— Je crois, me disait-il amèrement, que l'Eu- rope entière méjugera autrement... Que pouvais- je faire?... il ne fallait pasalors abandonner lePor- tugal à ses seules forces, qui sont devenues contre nous du moment où elles n'ont plus été pour
NOUS...
' Ce fut alors que Junot me parla de cœur à cœu7% et me dévoila une portion des intrigues nouées pour lui nuire dans l'esprit de l'empereur... Il était clair que déjà, à cette époque, ceux qui plus tard ont aidé à sa perte , y préludaient alors en le détachant de ses vrais amis. Bessière avait aussi éprouvé une multitude de dégoûts qui lui donnaient parfois la tentation de se retirer dans ses terres... Le maréchal Lannes était de même...
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. lll
Dnroc commençait à sentir sa dépendance, et Berthier la sentait tout-à-fait... Au surplus, ceci est un sujet à part , bien qu'il tienne immédiate- ment à Napoléon.. .nous y reviendrons plus tard... Mais qu'on soit tranquille. , celte fois je payerai ma dette...
Soit prévention f/^ femme, soit peut-être que cette prévention m'eût été inculquée par les voix amies que j'avais entendues avant mon dé- part de Paris, il me semblait que cette conven- tion de Cintra, obtenue par la force morale de l'opinion qu'on a donnée de soi , était la sœur du combat de Nazareth... Voyez Montgaillard... certes, il ne nous aime pas... et tout ce qui tient à l'empire est pour lui sous l'analhème... eh bien! en parlant de la convention de Cintra, il dit:
0 On voit avec surprise vingt mille
» hommes , dont le corps principal a été maltraité » le 21, le 22 transiger aussi favorablement avec 1 une armée renforcée tout à l'heure de troupes » fraîches, qui la porte au moins à quatre-vingt » mille hommes, armée appuyée sur une insur- ■ rection générale, et très bien combinée. Les » avantages de cette convention sont dus pres- ï que entièrement à la terreur inspirée par lesar- » mes françaises , et à la fermeté du commandant
I l 2 MEMOIRES
* en chef Junot, aussi brave ici qu'il le fut à Na- > zareth', ainsi qu'à l'habileté du général Reller- » man , que Junot avait chargé des négociations
• premières. Très fortement improuvée en Angle- » terre, cette convention donna lieu à des en- » quêtes spéciales et à d'orageuses discussions " parlementaires. Le commandant en second de » cette immense, quoique insuffisante armée, sir » Arthur Wellesley (Wellington) est l'objet de «) censures motivées. Les généraux ennemis ont » prétendu, en répondant à la cour d'enquête » faite contre eux, qu'en l'accordant ils ont pré- » serve Lisbonne des désastres auxqiiels l'eût dé- » vouée une suite d'opérations offensives, pour » amener la reddition d'un commandant aussi » résolu que Junot...»
Qu'on observe combien la conduite de Junot fut honorable en cette occasion. . . Il s'occupait des malheureux absens, et n'allait pas, au contraire, songera rendre sa position
• Combat de Nazareth dans l'ancienne Palestine. . . le 8 avril i^QQ.- Ce fut Jà qu'avec trois cents Français Junot battit i'avanl-garde du grand-visir, tua Ayoub bey, sur- nomme Abou-Scff ( père du sabre), de sa propre main, et produisit un effet moral immense sur les deux armées d'Orient...
*
DE LA DUCHESSE D AERANTES, I 1 3
meilleure en faisant signer un camarade d'en- fance ', un frère d'armes, étranger au désastre de Baylen, et dont le nom se présente à Toeil étonné pour faire voir à l'Europe que les capitaines de Napoléon étaient non seulement vulnérables par leur épée, mais bien aussi par le cœur... Néan- moins quelque respectable que soit la bonté d'âme , elle doit trouver un mur d'airain là où l'honneur s'oppose à elle...
A propos de cette affaire de Baylen, je dois dire une dernière chose pour n'en plus parler...
Vers le soir de cette désastreuse journée de Baylen, les Espagnols avaient souffert cruelle- ment, et ils se trouvaient eux-mêmes dans un fort triste état.. Castanos, qui commandait en chef, demanda au général Joncal , commandant l'artillerie, combien ils avaient encore de coups à tirer, et le général Joncal lui répondit:
— Un seul!
Il fut alors résolu que le général Joncal irait trouver le général Dupont pour en obtenir les meilleures conditions possibles; on y était d'au-
« Le général Marescot , grand-oflicier de l'empire, comme inspecteur-général du génie, n'élait ^our rien dans le traité de Baylen, 11 donna son intervention, parce que Dupont ayant appris que Castanos avait été élevé à Sorrèze avec lui, en es- péra un meilleur traitement, si Marescot se mêlait du traité. XII. 8
Il4 MEMOIRES
tant plus excité, que le général Videl • était bien près d'eux!... Joncal partit donc, et s'achemina vers le lieu où il savait trouver Dupont... A peine eut- il fait deux cents pas qu'il aperçut un jeune homme d'une tournure et d'une figure élégante, portant l'uniforme des écuyers de l'empereur... et suivi d'un trompette ayant le mouchoir blanc... C'était M. de Villoutrec qui allait proposer la capitulation à Castanos! !...
Ainsi quelques minutes d'attente... un peu de persévérance, ou plutôt une connaissance plus intime de l'état des choses, et tout se terminait à notre gloire... Ah!... cette journée est brûlante dans les souvenirs...
L'armée française débarqua à La Rochelle , intiais aussi sur plusieurs points de la côte. La plus forte partie arriva avec Junot, qui avait fait la traversée sur la frégate la Nymphe, capitaine Percy, lequel eut pour lui de grandes attentions. J'ai eu plus tard occasion de m'acquitter, au nom démon mari, envers l'un des parens du capitaine Percy, que nous fîmes prisonnier en Espagne 2.
' Le général Videl est italien d'origine et même, je crois, (|« Daissance ; non que j'attaque par là la nation italienne aue i'airae et que j'estime du profond de mon âme... mais je dis seulement qu'il n'est pas Français.
• Il était, je crois, aide-de-camp du duc de Wellington.
^
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Je retrouvai à La Rochelle tie mes anciens amis: Billyvanbercliem... M. Carrion de Nisas... M. le comte de Novion... Nous nous retrouvions tousavec joie; mais j'ignore pour quel motif cette joie était troublée... on était comme en garde avec soi-même... L'avenir était sombre, on ne parlait pas de sa maison... Lorsque j'entretenais Junot des changemens faits dans notre hôtel, il me répondait avec amertume :
— Que m'importe! je ne le verrai pas...
Et si j'avais le malheur de lui parler de ma maison de campagne de Neuilly :
— Vraiment, disait-il, tu as bien fait de la louer... si du moins elle fait ombrage à quel- qu'un... on ne me fera plus casser le contrat de vente!...
Je m'aperçus que Junot était blessé au cœur, et cela me fit mal... car pour lui souffrir de telle sorte c'était la mort,... dans un temps plus ou moins éloigné... mais c'était la mort... Un jour, tandis que nous étions à table, il reçut une lettre de Nantes... à peine l'eut-il lue, que son visage s'enflamma, et il laissa échapper un terrible jurement... H apprenait l'arrestation de M. de Bourmont...
— Et moi qui lui ai donné ma parole d'Iion" neur... qu'il pourrait aborder en toute sûreté! s'é-
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cria-t-il en se levant avec fureur. C'est un tour de M.Fouché!...Maisnous verrons qui l'emportera.
Junot écrivit: M. de Bourmont fut relâché; mais quelques jours après il fut arrêté de nou- veau... En l'apprenant j'eus besoin de tout mon ascendant sur Junot pour l'apaiser. Mais il ap- prit que l'empereur passait par Angouléme en revenant d'Eifurth pour aller à Bayonne, et rien ne put l'arrêter. Il partit à franc-étrier pour An- gouléme , me laissant toute tremblante, car je redoutais sa violence , et je redoutais l'empereur. Je savais que Savary était là... Duroc , Rapp , Berthier y étaient bien aussi , mais Junot était pour lui-même celui que je craignais le plus... Il partit, et me laissa fort inquiète. Je savais également qu'il tenait beaucoup à revenir à Paris, ne fut-ce que pour démentir le bruit d'une nouvelle digrâce; ce n'était pas le favori humilié qu'il voulait défendre en lui , c'était je ne sais quoi qui lui paraissait terrible à affronter, parce qu'il craignait la réalité... Ah! ISapoléon n'a pas bien connu cette âme si forte et si tendre! cette âme énergique et pourtant aussi aimante que celle d'une femme aimante... Mais il a prouvé, et tragiquement encore, la vérité de mes pa- roles!...
Lorsqu'il revint à La Rochelle, son front était
DE LA DUCHESSE d'aBRAJS'TÈS. l l ^
encore plus soucieux... Il avait cependant obtenu ce qu'il voulait pour M. de Bourmont; il était admis dans l'état-major de l'armée avec le litre d adjudant-commandant, et devait aller à l'armée de Naples. L'empereur avait accordé ensuite tout ce qu'il avait demandé à peu de chose près. Ainsi M. le comte de Novion eut une pension de re- traite de six mille francs; M. de Viomesnil,M. de Saint-Mezart, une foule de vieux officiers' qui, se rappelant leur titre de Français, avaient bien fui la France lorsqu'elle était couverte d'écha- fauds , mais qui ne voulurent pas combattre con* tre elle; tous ces vieux militaires revoyant leur patrie au bout de quinze ans d'exil, et la re- voyant par les soins de Junot, ont eu, grâce à lui, un asile et du pain dans leurs vieux jours... Je connais la conduite de Junot dans ce temps- là, et je sais comme elle fut belle...
— Mais, lui dis-je, pourquoi donc es-tu triste? l'empereur a-t-il été mal pour toi?
— Non, me dit-il avec un sourire contraint... Mais il n'a pas été bien...
il ne revenait pas à Paris... L'empereur le lui avait dit, et en même temps qu'il devait retour-
> Beaucoup ont été reconnaissans. . . mais il y en eu qui ont été ingrats et indignement ingrats.
Il5 MÉMOIRES
ner à Lisbonne avant de rentrer dans Paris!...
Alors il me fallut songer à faire venir mes en- fans... mon fils, que son père n'avait encore vu que dans une miniature faite à six semaines... Ils vinrent tous trois , conduits par M. Cava- gnari, et demeurèrent avec nous pendant un mois. Puis leur père se disposa à rentrer en Es- pagne , et moi avec mes enfans et passablement ttiste, je revins à Paris.
L'impératrice était aussi fort abattue. Les af- faires d'Espagne ne lui plaisaient pas. Sa bien- veillante hospitalité, si je puis me servir de ce mot, avait adouci tout ce que le malheur des vieux souverains avait d'âpreté, maisiis étaient bien à plaindre; on commençait à le sentir en France. Ils étaient même malheureux sous le rapport pécuniaire, et le plus curieux de la chose, c'est que l'empereur prétendait qu'il avait raison d'en agir ainsi.
C'est en ce moment que l'étoile de Napoléon Bonaparte, de cet homme providentiel presque unique dans le cours des âges , car ses prédéces- seurs avaient une roule populaire ou glorieuse toute tracée... Charlemagne s'appuyait sur son père... Alexandre, sur sa royauté... César, sur tous les Jules... Napoléon ne s'appuyait que sur
DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. | |^
sa gloire personnelle... lui seul était sa desti* née... lui seul était tout lui' !... eh bien! c'est alors son étoile jetait des rayons lumineux plus éblouissans que jamais ils ne l'avaient encore fait... hélas! ils l'aveuglèrent... Cette entrevue d'Erfurth, où l'empereur de Russie lui donns tant de preuves d'une amitié^fraternelle, fut un leurre que le destin lui donna pour le perdre..* Il existe des détails d'une intime confiance» pour les jours qu'ils passèrent ensemble alors» impossibles à rapporter, et qui sont étourdis* sans... On sait cette preuve plus connue dé l'amitié de l'empereur Alexandre, lorsque Talraa, jouant dans le rôle de Philoctète, je crois, dit :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieiii?.,.
l'empereur Alexandre se leva du fauteuil dans lequel il était assis , et se jeta dans les bras de l'empereur avec une émotion si vraie et si bien sentie, que chacun ne put en douter. L'empe^ reur de Russie ne donna pas seulement de cette manière des preuves de son amitié à Napoléon; en voici une autre que je garantis comme pdsi-
» Noire héros littéraire, Victor Hugo, celui-là qui jamais ne faillit à mettre le mot juste à la chose, eu disatat lui, â parlé justement.
I20 3IEMOIRES
tive: il est des Mémoires qui peut-être paraîtront quelque jour, et qui certifieront de la vérité de ce que j'avance.
tfLa Prusse malheureuse et humiliée , l'Autri- che tout aussi malheureuse quoique moins op- primée, et surtout moins abaissée, avaient toutes deux dès lors la volonté, sinon de se venger, au moins de reprendre une altitude de gouverne^ ment et de royaume , que toutes deux avaient perdue depuis Austerlitz et léna... Lorsque le comte Nicolas Romanzoff vint à Paris vers cette époque (avant la campagne de Wagram ) , on lui fit des ouvertures pour former dès lors la fa- meuse alliance à laquelle devait déjà s'unir la Suède... L'Autriche disait :
— Lorsque l'affaire d'Espagne sera terminée , Napoléon se tournera vers nous, si déjà il n'en a l'intention; aussi devrions-nous avoir déjà passé rinn... Nous serons battus; et la seule barrière qui existe entre vous et la France étant renver- sée, la Pologne n'étant plus une de vos provin- ces, que pouvez-vous espérer?... Soyez au con- traire notre alliée... unissez-vous à nous, et nous formons une ligue défensive si nous n'avons pas le pouvoir de la faire offensive.
La Prusse parlait de même avec plus de motifs encore pour appuyer ses paroles...
DE l'a. DUCHKSSF D ABRAJNïÈS. 121
Mais jamais M. de Romanzoff, et avant lui, M. de ïolstoy, ne voulurent écouter ni l'Autriche ni la Prusse. Les réponses de M. de Romanzoff furent admirables même de loyauté. C'est une justice que je dois rendre à la Russie... je sais ce fait avec justesse, et je le garantis... NajDoléon , qui savait deviner et surprendre le mensonge , comme il savait aussi reconnaître la vérité, re- çut, dans cette entrevue d'Erfurth , une si entière conviction, qu'il ne faut pas autant le blâmer de s'élre appuyé sur la R^ussie pour se délivrer de toute inquiétude relative au reste de l'Europe, tandis qu'il achevait ses affaires d'Espagne.
Maintenant voici un autre fait, en apparence assez indifférent, et qui, pour la suite, a peut- être décidé du destin de Napoléon.
Etant un jour avec l'empereur Alexandre à Erfurth, et causant avec lui comme avec un frère, Napoléon lui parlait de Ferdinand VII... de l'en- nui qu'il lui causait... de celte captivité de Valen- çay, car enfin il fallait bien l'y maintenir... tout cela lui était importun... et puis, ce roi si nul d'ailleurs, conspirant dans l'ombre avec des filles de basse cour, toutes ces intrigues étaient odieu- ses à Napoléon, .et il en parlait avec dégoût... L'em pereur de Russie le regarda quelques instans, puis il sourit, et tourna la tête en gardant le si-
122 MÉMOIRES
lence... mais ce silence était bien éloquent...
— Avez-voiis donc un mofcn magique pour inaitriser ce mauvais génie? dit en riant Napoléon en voyant l'empereur Alexandre lever les épau- les en signe d'une impatience méprisante.
— ^la foi , répondit l'autre, quand un ennemi est caplif, et qu'il est aussi gênant pour le vain- quenr que sa captivité lui est ennuyeuse à lui- même à supporter, ce qu'il y a de mieux à faire pour tous deux, c'est... ma foi , d'en finir...
Napoléon demeura un moment immobile... mais il ne répondit pas... Ce qui est certain, c'est qu'il ne suivit pas le conseil... et que, plus tard, lorsque en i8i5 il fallut choisir un asile, cette phrase d'Alexandre lui revint en mémoire... probablement quelle lui revint également à l'esprit, lorsqu'en 1814 je lui fis parvenir un message par le duc de Rovigo à la suite d'une longue conversation qne j eus avec l'empereur de Russie dans mon hôtel de la rue des Champs- Elysées que j'occupais encore à celte époque.
Ce qui est malheureusement vrai à cet égard, c'est que Napoléon fut trop abusé par l'amitié d'Alexandre en 180S et 1809 , et que, plus tard, il n'y crut pas assez. Son esprit était taillé sur une telle forme, qu'il était difficile qu'il se trou- vât en harmonie de pensées et d'actions avec le
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 123
reste des hommes... J'ai eu bien souvent l'occa- sion de faire cetlc remarque...
Après plusieurs semaines passées à Erfurth au milieu des intérêts les plus graves, des fêtes les plus gaies et les plus vives sous tous lea rapports possibles, comraesi les destinées de l'Europe ne se fussent pas discutées au*milieu d'elles , Napoléon ne fit que traverser la France pour filer aussitôt surl'Espagne, et l'impératrice revint àParispour les fêtes du premier de l'an. L'arxhichancelier lui donna un bal dans sa triste maison du Carrousel, l'ancien hôtel d'Elbeuf. .. Je n'ai jamais vu une fête gaie chez l'archichancelier , même un bal masqué... Je ne sais quel sérieux, quelle solen- nité se mêlaient au bruit des violons , et glaçait tout ce qui devait être chaleureux et animé; mais il est de fait que jamais enfin je n'ai vu une fête joyeuse chez Cambacérès. Ce jour-là c'était en- core plus fort... la pièce était sombre; il n'y avait que peu de femmes ; l'impératrice était sé- rieuse; on parlait de guerre avec l'Autriche; et le comte de Melternich, revenu de Vienne de- puis peu de jours, avait, malgré sou aisance ha- bituelle , une attitude contrainte que son parfait usage du monde ne pouvait maîtriser.
M. de Metternich était allé à Vienne vers la fin de novembre pour des affaires de haute im-
124 MÉMOlRliS
portance, iTiais il avait donné à ce voyage la cou- leur d'un voyage entrepris pour ses affaires per- sonnelles, annonçant, avant de quitter Paris, qu'il ne serait absent que deux ou trois semaines. Le duc de Cadore, oubliant que le comte de Metterniclî ne lui devait aucun compte de sa conduite , et qu'il pouvait bien aller chez lui , et même pour les affaires de sonambassiide, sans que M. le duc de Cadore y trouvât à redire , se mit à le railler avec une sorte d'humeur aigre- douce du retard très prolongé qu'il avait mis à son retour...
— Savez-vous bien , monsieur l'ambassadeur, que nous pourrions à bon droit nous formaliser de ce retard, et en vérité quoique vous protestiez de vos intentions pacifiques , nous pourrions y voir une sorte de confirmation aux bruits que proclament les journaux anglais.
— Je ne puis que répéter à Votre Excellence, répondit M. Metterniclî, ce que je lui ai sou- vent dit à cet égard : c'est que l'empereur mon maître désire demeurer en paix avec la France... Quant au retard qui a eu lieu dans mon retour, il n'a eu d'autre cause, je vous assure, que l'em- pécheraent apporté à la libre circulation sur les routes de Bavière par le corps du général Oudi- not qui entre en Allemagne.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 125
Lorsqu'on me répéta ce mot, que je trouvai charmant, et qui est au fait d'une extrême fi- nesse et surtout de ce bon goût de bonne com- pagnie, puisé à l'école du prince de Ligne, je demandai à M. Metternich s'il était vrai qu'il l'eût dit... Je le trouvais aussi joli qu'un mot peut être joli... Il se mit à rire... mais ne me ré- pondit pas...
— L'avez-vous dit? lui demandai-je encore.
— Aurais^je donc mal fait? me dit-il en riant toujours...
— Non certainement...
— Alors je l'aurai dit... mais je ne m'en sou- viens pas.
Le fait est qu'il l'avait dit, et il est vrai- ment bien... 11 y a de ces mots qui font l'effet d'une lame à deux tranchans, et qui sont com- pris aussitôt de manière à couper une idée même judicieuse et forte. Que répondre à un homme qui se moque de vous avec politesse?... et puis M. le duc de Cadore n'était pas de force à lutter avec M. de Metternich , le type à cette époque de ce que la haute aristocratie offrait de bonnes manières élégantes, d'exquise politesse, et d'ex* tréme impertinence '.
* Il ne faut pas comprendre le mot autreraent que je le
ï 26 MÉMOIRES
Il fallait que M. de Metternich lût un homme très distingué dans l'opinion de M. le comte de Stadion , alors à la tête des affaires en Autriche , pour qu'il Teiit envoyé auprès de Napoléon dans les circonstances où se trouvait l'Autriche. La tête blonde du jeune ambassadeur renfermait en effet déjà les germes de cette habileté qui le met aujourd'hui à la tètej de ceux qui dirigent le vaisseau de l'Europe. L'empereur Napoléon l'a jugé bien et mal... mal d'abord... bien ensuite... mais il était trop taid ; le mal était fait, et d'une manière irréparable... M. de Metternich, blessé dans ses affections les plus chères lorsqu'on re- tint à Paris ses enfans et sa femme, déçu dans tout ce qu'il avait droit d'attendre de la justice d'un souverain chez lequel il était sous le litre le plus sacré parmi les hommes, même chez les plus sauvages, où le calumet de paix est un signe respecté, M. de I\îetternich devint l'ennemi de la France; tandis qu'ébloui par le génie étonnant de l'empereur, il eût subi le charme sous lequel l'empereur Alexandre se lai^ssait doucement aller. Mais en laissant seiilement percer aux yeux de M. de Metternich la plus simple apparence de la volonté de le vouloir séduire , la iioblesse et la
comprends moi-même... Il est pris ici dans l'acceplion lllle- rale de parfaile assurance.
DE LA nUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 2^
fierté de son caractère s'en irritèrent aussitôt, et le placèrent tout naturellement dès lors dans une at- titude hostile. C'était une conséquence inévitable. L'impératrice était donc elle-même fort triste à ce bal de l'archichancelier. A deux heures du ma- tin il n'y avait plus personne ; jamais il ne s'est vu de fêle aussi mélancolique. D'AigrefeuilIe, qui fai- sait le grand-chambellan , le grand-maître des cé- rémonies, aurait pourtant été à lui seul un motif d'hilarité pour qui l'aurait vu avec sa petite, ronde et courte taille, sa figure rougeaude, ses yeux ronds et petillans, sentant la bisque et le vin de Champagne, et tout cela enfermé dans un habit de velours bleu-de-ciel , de ce velours qu'on appelait jadis velours à la reine , et qui lui avait été donné par ma bonne et chère maman la comtesse de la Marlière. C'était ime ancienne robe de cour à elle... Lors du couronnement, .l'archichancelier avait fait faire son manteau avec une queue beaucoup plus longue que l'empe- reur ne le voulait permettre ; en conséquence on la coupa. L'archichancelier, qui était un homme d'ordre comme chacun sait, fut bien, aise de pou- voir faire les munificences de son avènement au titre de grand dignitaire sans qu'il lui en coû- tât trop cher; il fit donc cadeau à d'Aigrefeuille des rognures d'hermine du manteau archickan-
128 MÉMOIRES
celiérisque... D'Aigrefeuille fut ravi; mais comme les rognures de velours bleu ou violet, je ne sais plus lequel, ne pouvaient se coudre pour en faire un habit , il fit le câlin auprès de ma bonne- maman pour avoii" sa robe l)ieu-deciel. Elle la lui donna donc; et d'Aigrefeuille, enchanté com- plètement pour cette fois, fit poser en petites bandes la fourrure d'hermine sur le bord de son habit bleu-de-ciel; mais comme, dans l'extrême queue du manteau de l'archichancelier , il n'y avait pas de queue d'hermine, la fourrure d'un blanc tout uni ressemblait fort bien à celle d'un chat ou d un lapin... Et puis cette boule toute rouge et toute réjouie du gros-petit homme au- dessus de tout cela, c'était bien comique...
Junot était rentré en Espagne, et l'empereur était également reparti pour joindre les Anglais ; il brûlait de les combattre ; au Corps législatif il avait dit: Fn/ln Us sont venus sur lecontinenll...
Et dans le fait ses prévisions de victoires n'é- taient pas incertaines... Il les vit fuir devant lui aussitôt qu'il parut!... JMoore et ses soldats furent détruits comme la paille sèche l'est par le feu... Pourquoi donc n'est-il pas demeuré pour ac- complir l'œuvre de la conquête de l'Espagne? .. Quand de pareilles réflexions se présentent à l'esprit, alors d'étranges doutes s'élèvent... On
DE LA DUCHESSE D ABRANTKS. 1 29
croit enfin que Napoléon dit la vérité, quand il affirme qu'il ne voulait pas faire la guerre dans le nord lors de la campagne de Wagram; et si l'on fait en même temps coïncider cette tentative faite auprès de la Russie par l'Autriche, lors- qu'elle demanda à M. de Romanzoff d'entrer dans la ligue rf^yà formée par la Prusse, l'Autriche et la Suède , on acquiert une demi-conviction bien justificative pour Napoléon. Il est bien aisé de jeterdes pierres surune tombe... elle résonne... mais elle ne répond pas...
L'empereur joignit les Anglais assez à temps pour montrer que son étoile guerrière était en-, core dans sa plus grande force de bonheur... Ce dernier sourire de la fortune lui fut peut-être plus funeste qu'aucune flatterie n'aurait pu l'être avec son poison décevant. L'Espagne n'était, après tout, disait-il, que ce qu'il en avait tou- jours présumé, c'est-à-dire un peuple abâtardi, et même sans courage.
— Tu les as mal jugés, dit-il à Junot à quelque temps de là.
Junot s'inclina sans répondre... Il avait raison. Napoléon était à cet égard frappé d'une sorte de vertige, et nulle parole n'eût été comprise.
Il arriva devant Madrid. On sait qu'il y entra après une assez médiocre résistance. Voici la XII. 9
|50 MÉMOIRES
capitulation teile qu'elle fut envoyée aux chefs de corps qui étaient en Espagne. Je la copie d'a- près l'exemplaire original x^ue j'ai sous les yeux ; seulement je ne la rapporterai pas en entier, mais comme elle fut altérée dans !e /l/(7?u7car, où je ne crois même pas qu'elle fat mise, j'en rapporte ici les principaux articles qui me paiaissent les plus intéressans... La formule qui est en tête est sur- tout à remarquer... soit qu'on l'ait fait mettre aux Espagnols, soit qu'ils l'aient mise d'euxmémes. Quelques expressions surtout sont singulières: « La junte mililaire de Madrid, adhérant à la
• proposition qui lui a été faite par Son Altesse
• Sérénissime Alexandre, prince de î^eufcliâtel, ■ vice-connétable de France, m;ijor-général de
• l'armée, de faire ccascr les malheurs (fui mena"- » cenl la ville de Madrid, et qui compromettent
• la sûreté d'un si grand nombre de ses citoyens,
• a nommé Son Excellence don Thomas Morla, » capitaine - général de l'Anilalonsie , conseiller
• d'Etat, direcieur-général de larlillerie, etc., etc., »et don Fernando de la Verra, maréchal-de-camp odes armées royales, et gouverneur de la place
• de Madrid ', etc. , etc., pour conclure et signer
• avec Son Altesse Sérénissime le prince INeuf-
» châtei les conditions de la ville de Madrid. »
» L'empereur fut très mécontent de ce mol place... Ils sç croient vraiment dans une ville de guerre , dit-il...
DE LA DOCHESSE D AERANTES. l3l
CAPITULATION
QQB LA. JUNTE POLITIQUE ET MILITAIRE DE MiORIB VltOPOSB A
S. M. I. ET R. l'empereur DES FRANÇAIS.
La conservalion de la reli- gion catholique apostolique et l'ornnine, sans qu'on puisse en tolérer d'aulres, selon les lois...
ART. II.
La liberté' et sûreté des vies et proprie'le's de tous les bouiv geois et habiians de Madrid et des fonrtionnaires publics.
Égnleniinl les vies ,
droits el propriétés des ecclé- siastiques, séculiers et régu- liers des deux sexes, concer- nant le respect dû aux teni' pies, le tout conformément à nos lois et pratiques. ART. iir.
Ob assure aussi les vies et propriétés des militaires de tous grades.
• ART. IV.
On ne poursuivra aucune personne pour opinion poli- tique... etc.
Accordé
Accordé.
Accordé.
AçcQrif.
On n'exigera aucune con- tribution, si ce n'est celles ordinaires payées jusqu'à ce jour.
ART. VI.
!f On conservera nos lois , nos coutumes, et tribunaux dans leur constitution actuelle.
Accordé, jusqu'à l'organi- sation définiù^e du royaume.
\.ccor Aé , jusqu'à l'organi' sation définitive du reyaumti
\J2
MjÉMOIKES
Les troupes françaises, et Jeurs oflGciers, ne seront pas ioj;e's dans les maisons prirti- ciiliéres, mais dans des caser- nes , pavillons , et non pas dans des couvens et monas- tères conservant les priviJéyes accordés par les lois aux clas- ses respectives.
Accordé... bien entendu qu'il y aura, pour 1rs soldats elles officiers, des casernes, des pavillons meublés confor- mément aux règlemens mili- taires , mais dans le cas d'in- suffisance desdils bà imens , on aurait recours à d'autres moyens de logemens '.. .
Les troupes sortiront de la ville avec les honneurs de la guerre, et se retireront où il leur conviendra.
ART. IX.
On payera fidèlfhnent et constamment les dettes et obligations publiques et de l'État.
Les troupes sortiront avec les hotitieurs de la guerre, défiltront aujourd'hui /^ dé- ceniiire à deux heures après midij et déposeront leurs ar- mes et leurs canons. Les bour- t;eois armés déposeront éga- lement leurs armes et leur artillerie, après quoi les liabi- tans rentreront chez eux et les paysausdîinsleurs villages. Tous les individus enrôlés depuis quatre mois, sont de'- gagés de leur cnrôleuient et rentreront dans leurs loyers. Tous les autres sont prison- niers de guerre jusqu'à leur échange , qui peut se faire immédiatement à grade et à nombre égal.
Cet objet est un objet de politique qui concerne l'en- semble du royaume, et dé- pend de son administration générale.
• J'ai mis cet article parce que j'ai entendu dire mille fois par des Espagnols, qu'après avoir /?row/.y qu'il n'en serait rien, fempereur avait fait loger dans des couvens. On voit qu'il a stipule' que c'était condilio nue Ih nient qu'il exemplait |«S couT«ns.
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. i35
On conservera les emplois aux géinîraux qvii voudront Accordé... sinon l'emploi,
demeurer d;ins i^ladrid , el on bien le paiement de leur trai-
laissera sortir ceux qui le tentent, jusqu'à T organisation
voudront. djinilive du royaume.
ABT. XI ADDITIONNEL.
Un détachement de la garde impériale prendra , aujour- dMiuiàmidij possession des portes du palais... Egalement à midi, les postes de la ville seront remis à l'armée fran- çaise... A midi, la c;iserne dite des gardes-du-cnrps el l'Hopi- tal-Général seront remis à l'armée française ; à la même heure, les parcs et magasins de l'artillerie et du génie seront remis au génie et à l'artillerie française.
Les barricades seront détruites, et les rues repavées «.
L'officier français qui doit prendre le commandement de la ville de Madrid se rendra à midi à l'Hotel-de-Ville ac- compagne' d'une garde pour concerter les mesures avec les autorités, etc.
Nous, soussignés, munis des pleins pou- voirs... etc.
Fait au camp Impérial devant Madrid , le 4 décembre 1808. Signé, Alexandre.
Thoma-s, Morla, Don Fernand de la Verra.
Pour ampliation. Alexandre.
» Il paraît qu'ils savaient avant nous qu'on fait au besoin des boulets avec des pavés .. en elfet, un cinquième étage porte loin... et le pavé est une espèce dé projectile qui ne manque pas.
J 54 MÉMOIRES
Vûil;^ une pièce curieuse. Croirait-on que cette capitulation est celle d'une ville, capitale d'un royaume dont le roi est captif de l'homme qui est devant ses mnrsl... pas un mot pour lui !... pas une parole d'intérêt!... pas une clause en sa faveur ou bien pour ce vieux roi qui les gou- verna loug-temps , si ce n'est avec honneur, du nioin"s avec bonté. Et les réponses faites par Ber- ihier , mais dictées par une autre pensée que la sienne!... en tout, cette capitulation m'a fourni bien des sujets de réflexion.
Elle fut envoyée à tous les coraraandans de corps d'armée. — Le maréchal Moncey en reçut une copie, étant devant Sarragosse, qu'on l'avait chargé de prendre comme on lui aurait dit d'al- ler prendre la Courtiile; après son affaire de Madrid , l'empereur croyait toujours de plus en plus que l'Espagne ne tiendrait pas six mois , et j'en vais donner la preuve par la copie d'une lettre écrite au duc de Conegliano, maréchal 3Ioncey, sous la date du 8 décembre, et que celui-ci envoya à Junot quand il le remplaça dans le commandement du siège de Sarragosse. Ty joins la copie de la lettre du maréchal Moncey ' :
« Tous ces papiers foal partie de ceux du duc d'Abrantés- .
Us seront déposés, comme je l'ai déjà dit, chez mon éditeur.
r
DE LA DUCHESSE d'aBEvAXTÈS. 1 55
«Monsieur le maréchal,
»La prise de Madrid , la def-iite des différentes » armées des insiirsiés , doivent enfin décider Sarra*
• gosse ; aussitôt quevoiisaurez f«r65f( la place, et
• que vous v aurez f.iit rentrer rennemi , vous en-^
• verrez des pas leœentaires et vou«^ entrerez en
• négociations; offrez !a raérae capituiation qu'à
• Madrid. Vous en trouverez ci-joiut la copie.
o Alexaxdhe. ■ Pour copie conforme.
fLe maréchal duc de Conegliano,
» MOSCEY. »
▲lagOD, le a janvier, 1S09.
«J'ai pensé, monsieur le duc, que vous seriez
• bien aise de connaître les instructions que Son » Altesse Séréuissime le major-général m'a adres- » sées relativement à ma conduite envers la ville
• de Sarragosse; je vous envoie l'extrait de sa dé-
• pèche du S du passé, ainsi que la copie de la
• capitulation de Madrid, que peut-être Son Al- ■ tesse Sérénissirae ne vous a pas envoyée.
» L'attaque des ouvrages extérieurs de la place » a eu lieu du 2 1 au 22 , à neuf heures du matin.
|36 MÉMOIRES
»J'ai envoyé un parlementaire: la réponse du «général Palafox a été négative.
» Je profite avec plaisir de cette circonstance, » monsieur le duc, pour vous renouveler l'assu- • rance de ma haute considération. »
Puis à la dernière ligne, delà main du maré- chal :
*Je vous embrasse de tout mon cœur, mon bien » cher duc.
» Le maréchut, duc de ConegUano ,
-> MONCEY. »
C'est le plus brave , le plus digne des hommes que le duc de ConegUano. Il était à cette époque le plus ancien général de l'armée. Chacun l'aimait et l'estimait profondément pour sa probité, sa belle conduite militaire, enfin ses nobles vertus à la Phocion... J'avais appris de Junot à l'aimer et le respecter. ..
Il est bien extraordinaire que l'empereur pût ignorer le genre de défense de Sarragosse î... Comment Berthier peut- il écrire au maréchal Moncey :
«Proposez- leur la même capitulation que celle qu'on vient d'accorder à Madrid. »
Comment peut-on parler d'une même chose
Dr LA DCCHESSK d'aBRAIVTÈS. 1 37
poiir rapjjliqueràdeux circonstances, deux fliits si diamétralemeni différens?... Sarragosse, dont chaque maison était une forteresse... dont cha- que habitant devenait un héros , fùt-il un enfant, une femme... un vieillard... Sarragosse, remplie des moines les plus fanatiques de l'Espagne... commandée par un homme stimulé par l'ordre immédiat de son roi... Sarragosse enfin dont la résolution généreuse rappelle tout ce que l'anti- quité raconte de merveilleux pour la défense des villes, mais pour l'effacer avec les flots de son sang pur et fidèle., oh! Sarragosse est une noble et grande cité...
Junot reçut à Bordeaux ces lettres... je ne sais où était envoyé le duc de Rovigo , ou bien où il allait, mais ils se rencontrèrent.
— Bonjour, Savary, lui dit Junot en allant à lui et lui donnant la main avec une loyale et fran- che cordialité.
— Comment se porte Votre Excellence? répon- dit le duc de Rovigo en faisant un salut jusqu'à terre, mais évidemment satirique dans son ex- pression.
— Fort bien, mon cher général.. .dit alors Junot en changeant aussitôt de ton et de manière , et surtout fort heureux de revoir enfin la France.
— Ma foi! il me semble que tu serais ingrat en-'
1 38 MÉMOIRES
vers la providence, si tu ne regrettais pas le pays ù' Eldorado dont tu viens... On dit que c'est tout- à-fait comme dans le conte de Voltaire... les en- fans y jouent au petit palet avec des émeraudes et des rubis.
Et son œil étincelait comme les diamans dont il parlait. Junot connaissait bien son humeur, mais il ne l'avait pas jugé de cette force- là.
— Quant à toi, poursuivit le duc de Rovigo, on dit que tu as rapporté des diamans bruts d'une taille tout-à-fait inconnue à Paris : est-ce vrai 7
— Je suis vraiment fâché, dit Junot, de ne pouvoir te montrer quelques unes des pierres que j'ai choisies moi-même dans un grand sac de toile verte (c'est ainsi qu'on les apporte du Bré- sil' ),un sac de cette hauteur, ma foi...
Et Junot mettait sa main à la hauteur de trois pieds de terre à peu près... et le général Savary, et ime autre personne qui peut aussi s'en rap- peler, écoutaient avec une avidité sans pareille. — Dans un grand sac de toile verte, où il y en avait peut-être dix ou douze mille.
— Elles sont donc bien belles ces pierres?
' Je n'ai pas besoia de faire remarquer que Junot raillait en parlant ainsi.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 3^
— Mais elles sont d'une assez belle taille, dit Jiinot, pour que j'en aie fait creuser une, par exemple, potu- faire un petit verre pour mon fils.
— Ah! mon Dieu !
— Oui, oui, dit à demi-voix l'un des auditeurs en se retournant vers l'autre; c'est très vrai... Imaginez- vous que madame Jimot a reçu un col- lier de pierres tellement grosses quelle ne peut pas les porter.
Ces paroles ont été dites aussi positivement que je les rapporte... Croirait-on qu'un homme d'esprit comme le duc de Rovigo, car on ne peut lui en refuser, et il en avait même beaucoup... qu'un homme d'autant d'esprit que lui ait pu réf)éter une absurdité de cette nature? Ces pau- vretés prirent une consistance tellement posi- tive, qu'à peine fus-je de retour à Paris qu'il ne fut bruit que de ma magnificence; cette magni- ficence était, disait-on, si orientale^ que l'impéra- trice devait pâlir auprès de moi... On peut juger quelle belle et bonne pâture cela faisait pour les âmes charitables de ces femmes, dont l'envie n'a- vait déjà pu me pardonner la position élevée où l'empereur avait placé Junot, et que je recevais de lui. A partir de ce moment tous les pas que je faisais étaient observés; ce que je touchais àe changeait en or, comme faisait ce rôi de Lydie ;
l4o MèMOIRE»
tout ce que je portais était bien plus beau que ce que portaient les autres, et l'envie opéra un sin- gulier effet: ce fut de me placer dans un jour qui faisait valoir même ce qui était défectueux. Cela n'est pas l'ordinaire de cette honteuse pas- sion; je ne l'ai guère vu que pour moi... C'était à un tel point que j'aurais porté des diaraans faux impimément, et que jamais on n'aurait voulu le croire. En voici ime preuve.
J'avais envoyé mes diamans bruts en Hollande pour les faire tailler. Il y en avait cinq cents ka- rats; cela me coûta un louis le karat : voilà donc cinq cents louis de la taille seulement. Les sa- phirs, au nombre de vingt, en furent entourés, et de ce qui resta, avec mes épis de diamans, je fis monter une guirlande avec une rose jaune dans le milieu, formée par des diamans jaunes qui s'étaient trouvés par hasard dans les pierres brutes. Cette rose était plate, et même montée en or pour bien faire voir qu'elle était faite avec des diamans jaunes, et non pas colorés ; on pré- tendit que célah un seul diamant... Du reste cette guirlande n'avait rien d'extraordinaire, et je pourrais citer plus de six de ces dames qui en avaient de plus belles que la mienne.
Mais je l'aurais cent fois répété, que j'aurais mieux fait de m'en aller parler aux sables du dé-
DE LA DUCHLSSE DABR/VJVTÈS. l4l
sert.. .Ma guirlande valait, selon l'estimalion du public, au moins trois cent mille francs; et com- ment cela ne serait-il pas? Junot avait rapporte des tonnes d'or, et le jour de mon arrivée les caisses de quadruples roulaient dans la cour de mon hôtel.. . Enfin , je vous dis que c'était comme au pays d'Eldorado.
Le fait est, car il faut dire à la louange du pu- blic que quelquefois il n'invente pas entièrement, et qu'il existe une sorte de fonds à ses sots pro- pos; le fait est que lorsque la nouvelle de mon accouchement parvint à Lisbonne, et en re- connaissance du service rendu par Junot pour les cotons , le commerce de Lisbonne me fit pré- sent d'un collier de diamans composé de vingtet- une pierres très belles'. Mais il est à remarquer que Jamais il ne fui monté. Junot me dit que j'é- veillerais trop la jalousie des autres femmes, et il avait bien raison... mais quel résultat eut sa prudence et ma retenue?...
Une seconde circonstance atténuante pour les mauvaises langues, c'est que Junot avait six cent mille francs comme gouverneur général du Por- tugal ; étant défrayé d'une grande partie de sa dépense, il rapporta en France une portion de
' L'estimation faite par /'aj^aZ/Wor Soiiza était, je crois, de ô5o,ooo fr.
l4a MEMOIRES
ses'^appointemens. Lorsque je revins à Paris, il me dit d'emporter avec moi une somme en or qu'il avait avec lui , et qui, ainsi que je viens de le dire, venait de ses émolumens.
J'eus d'abord peur de voyager avec un appât pour les voleurs, mais Junot , qui n'était pas fort inlimidable, se moqua de moi , et me fit emporter cette caisse dont le poids faillit d'abord être un obstacle , car elle pesait beaucoiq) : il y avait de- dans quatre cent trente mille francs en or. Aussi , lorsque nous fûmes en route, la maudite caisse me fit-elle damner, et sans M. Cavagnari j'aurais perdu et patience et courage ; mais il était homme de tête, et comme il tenait essentiellement à ce que les quatre cent trente mille francs arrivassent sains et saufs, il fît si bien, que nous touchâmes sans accidens les murs de Paris; mais ils nous attendaient au port. En descendant cette caisse de malheur, elle reçut, soit un choc, soit une fausse direction ; toujours est -il que la caisse s'ouvrit, et qu'il tomba une quantité de pièces de quarante francs , appelées dans le pays pièces de deux mille quatre cents'. Je laisse à penser ce que produisit sur une multitude badaude et cu- rieuse la \iie d'une pluie d'or !... quel effet cela
'C'est 2,4oo reits... monnaie fictive par laquelle on comte en Portugal.
OF. LA DUCHESSE d' AERANTES. l/^^
fit sur les femmes de chambre... les mies... les gouvernantes... et sur les hommes, bon Dieu î car il n'était pas besoin de regards et d'oreilles féminins pour que la chose fût à l'instant même colportée, augmenlée , et surtout commentée !... Les pièces d'or jouèrent le rôle de /'ffw/" pondu par le mari... il en était tombé peut-être cent. . avant la fin dujour ilyen avait un million !...On oubliait que je n'aurais jamais pu apporter une pareille somme dans ma voiture, parce quelepoidss'y se- rait opposé.. .Mais l'exagération raisonne- t-elle?.. . L'impératrice reçut aussitôt après son re- tour de Bayonne. Les cercles étaient alors bien brillans, si l'on se rapj'eile nos belles toilettes de cour: nos manteaux brodés en plain en lames d'argent et lames de couleur... nos pierreries bien mises en œuvre, nos bijoux en profusion, et rien de ces horreurs de bijoux faux dont les femmes se chargent aujourd'hui, et qui révèlent tout à la fois une sotte vanité et le manque de fortune. Cette dernière chose n'est pas un mal ; niais il faut alors avoir le bon esprit de ne pas regarder comme une obligation d'avoir des pierres luisantes aux oreilles... On peut être fort élé- gante sans diamans, et surtout sans diamans faux, d'autant mieux que cela se voit, et ne peut jamais se cacher...
l44 MÉMOIRKS
Une femme avec laquelle j'étais liée de ra|3- poiîsbieiiveilians sans que nous allassions l'une chez l'autre, me dit un jour:
— Irez-vous au cercle demain ?
— Oui, sans doute... Pourquoi cette ques- tion ?...Avez-vous besoin de moi pour vous mener ou vous ramener?
— Non... Mais je vous préviens que vous serez invitée à la table de l'impératrice si vous avez vos diamans. Les mettrez-voiis?
La demande me parut si étrange que je de- meurai stupéfaite.
— Je les mettrai... peut-être... Mais je voudrais bien savoir à quel propos l'impératrice fera l'hon- neur à mes diamans de les inviter à souper?
— Oh! si vous mettez vos perles, ce sera la même chose... Après tout, poursuivit -elle en riant, peut-être serezvous invitée sans avoir une chaîne d'or même au cou... Ecoulez donc, vous êtes assez grande dame pour cela, ce dont toutes celles-là enragent.
— Ah çà , dis-je à la personne qui me parlait, vous me direz peut-être pourquoi tout cet appa- reil. Car enfin vous me paraissez si extraordi- naire, tout aimable et spirituelle que vous êtes, qu'il faut que j'aie de vous unç explication.
Elle se ttiit à rire.
Dlî LA nDCHKSSK d'aBRANT^S. 1 45
— Vous êtes aimable, et je vous crois bonne, me dit-elle... Aussi j'ai en grande pitié tous les sots caqtiets que j'entends; je hais les stupides... et certes on l'est terriblement dans ce pays de cour. Adieu, je suis de service, et il faut que je me sauve. Faites-vous belle demain, je vous le demande en grâce.
Elle partit en emportant une foule de paquets, car nous nous étions rencontrées au Père de fa- miUe% et notre conversation avait eu lieu en partie dans le magasin, et en partie dans la rue.
Cette femme spirituelle, que j'aimais d'attrait, bien qu'elle imposât à beaucoup de gens, et que j'aimais, parce que je crois qu'elle aussi m'aimait un peu , était madame la comtesse de Remusat ; elle et sa sœur étaient deux charmantes femmes que je cherchais tout aussitôt que je les aperce- vais... Madame de Remusat avait un peu de froid dans son accueil, mais ensuite on en appréciait d'autant mieux sa bonne grâce lorsqu'elle était disposée à la témoigner , et madame de Nansouty, bonne, spirituelle, plus liante dans ses rapports que sa sœur, avait ce qu'elle a toujours, un charme tout particulier. Junot lui était bien dé- voué, et moi j'ai toujours été heureuse de la ren- contrer, car les femmes comme elle sont rares.
» Le plus bel établissement en ce genre qu'il y eût XII. lo
l46 MÉMOIRES
CHAPITRE V
Cercle aux Tuileries. — Les diam^ns et les boutons de roses.
— La beauté aux yeux louches. — Madame de Yauderaont.
— Souper avec rimperalrice. — La robe de cour brodée en dianians. — Le déjeuner aux Tuileries. — La calom- nie. — Le diamant de Portugal. — Le Mémorial de Sainte- Hélène. — Le roi et la reine d'Espagne sans argent. — L'Escurial et Sunte-Hélène. — La Providence. — Madame da E^a. — Le marquis de Marialva. — Le comte Sabugal.
— Le marquis d'Alorna. — Sociélé portugaise. — Le sérail de Junot. — Plaisanterie du ministère anglais. — L'amour en trois personnes. — Le méchant quatrain. — Si , sur ma, foi ! — Prise de Madrid. — M. de Flahaut et mademoiselle de Saint-Simon • — La grâce du père et la vertu de la fille. — L'injustice réparée. — Les aigles à Lisbonne. — Promesse de l'empereur. — Lettre de Berlhier. — Le ma- re'cLalSouIt. — Seconde lettre de Berthier. — Junot va commander en Aragon et en Navarre.
Je fis ce que j'avais dit à madame de Rémusat : je mis mes diaraans. J'avais un manteau de tulle
alors en France et peut-être en Europe. H était dirigé par M. Beaujc.
DE LA DUCHESSE DABRANTÈS. 1-47
blanc brodé en lames d'argent, tout en plain , et toute la queue et le tour de la jupe avaient une guirlande de boutons de roses, non épanouis. Quelques boutons étaient placés entre la guir- lande de dianians, et le peigne. Acausede la rose dediamans jaunes, j'avais été au moment de met- tre des boutons de roses jaunes, mais Leroy, dont le goût était si exquis, me fit remarquer qu'autant les diamans allaient bien avec une robe de velours ou de satin gros-jaune , autant une simple guirlande dont la faible nuance serait écrasée d'ailleurs par Téclat des brillans et de la broderie en lames , irait mal , même à mon vi- sage espagnol. J'ai mis cette observation d'un homme fameux, pour L'inslruciion des jeunes femmes.
Il y avait grand cercle aux Tuileries ce même jour, non pas dans les appartemens d'en bas, mais bien dans la salle des maréchaux , et sou- per dans la galerie de Diane. J'arrivai presque l'une des dernières dans la salle du Trône , et fus fort mal placée ; mais en revanche , et par la même raison , je fus très bien dans la salle du concert et au premier rang. Madame de Rémnsat, qui était de service, sourit en me regardant, et je vis en même temps par la direction que prit son regard, que l'impératrice donnait ses ordres
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à M. de Beaumont. En effet , quelques momens avant la fin du concert, je le vis s'approcher de moi , car il avait fait sa tournée comme une pe- tite couleuvre en avançant sans mouvement et sans bruit.
— Sa Majesté l'impératrice vous invite à sou- per, madame la duchesse.
Je m'inclinai.
— Je vais déposer la même faveur aux pieds de cette beauté altière...
Et il me montrait une grande, grosse, blanche et presque louche personne qui regardait en grand mépris tout ce qui l'entourait; ce qui fai- sait dire :
— Mais pourquoi donc y vient-elle ?
C'était madame de Vaudemont?
Lorsque je fus près de l'impératrice, à peine eus-je fait ma révérence, que Sa Majesté m'indi- qua de la main le siège à côté d'elle, et tout aus- sitôt ses yeux se portèrent sur la fameuse rose en diamans jaunes qui se trouvait au milieu de ma guirlande. A peine l'eut-elle regardée deux fois, qu'elle vit sur-le-champ la vérité , et sourit de manière à montrer qu'elle reconnaissait tout à la fois la bêtise et la méchanceté des rapports qui avaient été faits à l'empereur. J'ai su depuis
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. i^g
que l'empereur l'avait chargée d'u7ie sorte d'ert' quête re\M\vement à cette merveilleuse rose /ht/^ d'une seule pierre.
L'impératrice était sans doute légère, mais elle avait de la bonté, et elle me le protiva dans cette circonstance. Elle se pencha vers moi, et me dit :
— Savez-vous qu'on vous a fait de ridicules affaires avec l'empereur! et p»iis Junot qiii va encore aigrir les rapports en disant des folies! Il sait très bien que l'on ne peut pas creuser un ûVamawf... Pourquoi donc dire une pareille chose ? Aussi a-t-on répandu partout que votre cour est pavée en or, et que vos diamans sont si gros que vous ne pouvez pas les porter. On parle aussi d'une robe de cour que vous devez faire broder en brillans!...
Je ne pus retenir une exclamation... L'im- pératrice me fit signe, puis elle me dit plus bas :
— Venez déjeûner demain avec moi , vous m'expliquerez tout cela. .
Le lendemain je fus déjeûner aux Tuileries. L'impératrice me raconta tout ce qui lui avait été dit... Bonté du ciel!... quelles absurdi- tés!... quelles sottises! On avait cherché à lui faire accroire que j'avais de plus beaux dia- mans qu'elle !... Et en effet, si cette fameuse ro&e
I 5o MÉMOIRES
en brillaijs jaunes était d'un seul morceau , le Régent , le diamant de la czarine , celui du Portu- gal, le Sancy, le Grand-Mogol, tout cela n'eût été que de la grenaille.
Il me faut dire ici ce qui fut inventé pour le diamant du Portugal. Comme il existe encore à Paris * quelques uns des misérables qui ont cherché à noircir la plus belle et la plus pure existence en attaquant Junot dans son honneur, relativement à toutes ces indignités de diamans de Portugal , je veux parler à voix haute, pour que cette voix prononçant des paroles de vérité et répondant aux mensonges de l'infamie, de- vienne un monument justificatif.
Ou pense bien que le prince du Brésil ne s'en était pas allé de Lisbonne sans emporter avec lui TOUT ce qu'il pouvait emporter. Les diamans ne tiennent pas assez de place pour être aban- donnés en pareille occurrence. Aussi ce fut eux qui firent le fond des choses emballées. Le prince
• Je voyais Pautre jour un homme dont la bassesse fut grande pendant dix ans, car pendant tout ce temps il fut perfide envers ses souverains... ses bienfaiteurs... II e'tait là... devant moi , me parlant d'honneur, de loyauté^ (.Vami'tié ! et le mise'rable a dit des choses aussi fausses qu'ab- surdes sur mon mari !... mais patience, le jour de la justice viendra.
DE LA. DUCHESSE d'aBRAJVTÈS. i5i
voulait emporter l'argenterie et les bijoux sacrés. Ce fut M. d'x\raiijo, quoiqu'il n'eût plus guère de crédit, qui s'opposa à cette mesure. Mais tout ce qui put être enlevé le fut , et les gros morceaux d'or natif retournèrent au Brésil. Or il y avait au cabinet d'histoire naturelle de Lisbonne un si- mulacre du fameux diamantduPortugal, taillé en demi-cône comme lui , et présentant la même forme sphérique et conique que le diamant. Des- sus était une petite inscription portant le nombre de karals qu'il pèse, et une autre placée à l'en- droit du crapaud. Ce simulacre est, je crois, en bois de sapin ou tel autre bois blanc. Je l'avais encore il y a quelques années. Je l'ai perdu dans mon retour de Versailles à Paris ; il était gros comme un abricot. Comme ce diamant du Por- tugal avait une renommée universelle, je crus qu'il serait amusant pour quelques personnes savantes d'examiner son portrait^ ou plutôt sa statue, je le montrai d'abord à Millin , puis à Devois mon bijoutier, et enfin un soir, dans mon salon , je le fis voir à tout le monde ; non pas que jusque là j'y eusse attaché le moindre mystère , mais parce que je ne pensais pas que cela fût amu- sant, si ce n'est pour les personnes de science; quant à moi j'aurais dû avoir celle du monde un peu mieux que je ne l'avais alors. Quinze jours ne
1 D2 MEMOIRJES
s'étaient pas écoulés que dans tout Paris, et une partie des provinces où j'avais des amis et même des parens, on disait que je possédais le diamant de Portugal, et la chose était positive, puisque moi-même je le montrais. C'est pour le coup que le duc de Rovigo eut beau jeu à dire que mes en- fans jouaient au petit palet avec des diamans et des rubis... Oh pitié !... pitié que de semblables sottises.
J'expliquai plusieurs de ces faits à l'impéra- trice, et, il faut que je lui rende justice, elle revint aussitôt que je lui mis sous les yeux les preu- ves de ce que je lui disais, et que surtout je lui prouvais combien de semblables misères étaient absurdes et ridicules. Mais j'atn-ai bientôt à re- venir sur ce sujet, et c'est Tempereur lui-même, qui, dans le Mémorial de Sainte -Hélène^ m'a donné lui certificat de véracité pour ce que j'ai à raconter de notre étrange entrevue.
Nous étions à Paris dans une singulière attente des évènemens. L'Espagne attirait tous les re- gards. L'Italie les réclamait aussi , car les af- faires de la cour de Rome étaient dans un état plus qu'alarmant , pour ceux qui s'intéressaient à la religion. Mon frère, qui depuis dix ans était toujours à Marseille, venait de recevoir d'illus- tres hôtes. La famille royale d'Espagne était à
DL LA DLCHtSSE d'aBRANTÈS. 1 55
Marseille , et déjà une grande gène se faisait sen- tir dans son intérieur. Mon frère in^écrivit pour me dire combien cela faisait mauvais effet , et puis le digne et loyal garron ne comprenait pas beaucoup qu'un semblable traité ne fut pas exé- cuté dans tous ses points. Le prince de la Paix l'avait captivé , et il m'écrivit à cet égard des let- tres que j'ai encore , et qui prouvent seulement qu'un homme très supérieur peut s'abuser. Albert vint lui-même à Paris pour suivre les affaires qu'il aurait voulu n'avoir nullement à diriger. Le comte et la comtesse Thibeaudeau étaient à Marseille à cette époque, et faisaient dignement les honneurs de la ville aux exilés.. Mais hélas! ce n'était plus même le morne Escurial... Piusdechasse... plus decemouvement qui était la vie pour un homme comme Charles IV... Quand je pense à la souf- france morale et physique que devait éprouver ce malheureux prince, et que je la compare à celle de cet autre infortuné dont la douleur ron- geait l'âme comme le vautour de Prométhée, je ne puis repousser un sentiment de crainte pro- fonde envers une Providence dispensatrice de tous les biens, mais aussi de tous les maux.
J'avais trouvé, en rentrant à Paris, à mon re- tour de La Piochelle, une grande partie de l'an- cien ne société de Lisbonne : la comtesse da Ega
I 54 MÉMOIRES
ses deux belles-filles', le marquis d'Alorna, le comte de Sabugal , le marquis de IMarialva, le marquis Ponte de Lima, le marquis de Valença, et quelques autres Portugais.
— Sois bonne pour tous ces exilés, m'avait dit Junot, et je t'en saurai ^ré. Necrois pas sur- tout aux bruits ridicules qu'on a fait courir sur toute ma société de Lisbonne.
— O mon Dieu! lui dis-je en riant, je m'en tiendrai à l'article des journaux anglais.
Il se mit à rire aussi.
— Ils ont menti , comme tout ce qu'on a dit là-dessus.
Et il riait toujours plus fort.
— Ah çà, voyons, je ne suis pas jalouse, car nous sommes de trop vieux mariés pour cela , mais n'y a-t-il donc rien de vrai dans le quatrain qu'on attribue à 31- de Nisas?
— Le quatrain n'est pas de lui.
— Ah ! tu conviens donc qu'il y en a un ?
— Comment s'il yen a un !... je le crois, par- dieu, bien '...Qui l'a fait, Dieu le sait, ou plutôt le diable... Je voudrais tenir l'auteur' 1
• La comtesse da Ega élait, je crois, plus jeune que dona Violante l'aînée de ses belies-fiiles, aujourd'hui madftae de Cboiseui.
* L'auteur était M. de Soucy, aide-de-camp du général Relier m an.
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 1 55
— Comment! la passion va jusque là? mais c'est une merveille... On prétend (ce sont toujours lès journaux anglais qui parlent)' que tu faisais l'a- mour en Portugal comme on explique le Verbe, un Dieu en trois personnes'... Étais-tu donc amoureux de toutes les trois?...
— Pas d'une seule seulement.
— Oh! pour celui-là je n'en crois rien.
— Si, sur ma foi!
Je me mis à rire , car le mot était drôlement choisi... Mais Junot ne le remarqua pas d'abord... puis, me voyant toujours rire, il s'aperçut du motif, et me répondit par un éclat si prolongé, qu'il lui en vint les larmes aux yeux.
> Les Anglais .avaient mis dans un de leurs journaux, et tous l'ont répète' : « Lorsque nous prenons le général Junot, nous sommes assez heureux pour ramener son sérail. »
Ce fut l'empereur qui me parla de cet article, et m'apprit qu'il avait paru en Angleterre.
' L'article est élonuament spirituel et de bon goût. Je ne me rappelle plus dans quel journal précisément. Je sais bien que Miilin me l'apporta tout traduit , et que je n'ai rien lu de plus plaisamment comique, et surtout sur une belle dame qui depuis a fait l'Artémise au point d'en avoir, non pas mal aux yeux, mais de belles ctbonnes rentes... Parle? .uoi d'une douleur comme cela, et non pas de ces chagrins bien con- centrés qui nous fouillent au cœur , et silencieux comme la tombe vers laquelle ils nous mènent, y descendent avec no us sans avoir été connus.
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— Eh bien ! poursuivit-il, je te jure, par toi- méme,que je te dis la vérité... Quand f ai été dis- trait de ma droite route ^ ma chère Laure ^J'en ai défloré la cause bien plus que f en ai chéri f objet \
— Toujours est-il que les deux tiers du Verbe d anjour n'avaient nul besoin de moi. Il n'en restait qu'une qui avait à faire de mon assis- tance; aussi fus-je pour elle, je crois, tout ce qu'une femme peut être pour une autre femme dans un pays où elle vient en étrangère. Madame da Ega était unejeunefemme fort jolie, fort spi- rituelle, remarquablement instruite, gracieuse dans ses façons, et toutà fait avenante. Je l'ac- cueillis à double titre d'exilée et d'aimable femme. Je mis à sa disposition mes chevaux, mes loges, je la présentai à mes amis... Je voulais lui prou- ver que les propos et les caquets du monde étaient pour moi de nulle valeur.
L'empereur était en Espagne, où il avait fait ce qu'il faisait partout. A peine avait-il paru, que son nom seul avait répandu l'épouvante , et que les Espagnols , comme les Anglais , avaient cédé à son génie. Madrid était sous l'effet du charme , l'Es- pagne était soumise en apparence, et rien dans
' Cette phrase fut répétée depuis dans plusieurs de ses let- tres, et le fut avec intenliou pour rappeler cette première conversation entre nous.
DE LA. DUCHESSF. D ABRANTKS. I D7
le fait ne faisait soupçonner que l'incendie allait éclater avec plus de violence, quand le maître de tous allait s'éloigner du foyer du danger, que lui-même accroissait sans se douter du mal qu'il pouvait faire. Il avait quelquefois des idées er- ronées dans leur application , ce qui est néces- sairement forcé quand le principe est faux ; je mets du nombre ce qui arriva à Madrid.
Cette entrée à Madrid me rappelle une histoire de peu d'intérêt pour le fond , mais qui est bien attachante dans ses détails.
Il y avait trois jours que l'armée française était entrée dans la capitale de l'Espagne, lorsqu'un jour M. Charles de Flahaut, alors aide-de-camp du prince de Neufchâlel, et l'un des plus agréa- bles jeunes gens de Paris , s'il n'était même à bien dire celui qui l'était le plus dans l'acception agréable surtout, tournant le coin d'une rue assez déserte, vit près de lui une femme d'une taille élégante, qui paraissait marcher avec peine, et 5'appuyait par intervalle contre la muraille; cette femme avait une taille élancée , et tout en «lie annonçait de l'élégance et de la distinction. M. de Flahaut n'était pas homme à se tromper à cet égard-là , et pourtant ce fut ce qui lui arriva.
D'abord il suivit la belle marcheuse, parce que
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elle avait un petit pied , qu'elle était bien chaus- sée; deux choses au reste bien communes en Es- pagne, mais qui devaient séduire un Français arrivant à Madrid. Puis, comme la rue était soli- taire, il s'approcha d'elle... comme il vit <{u'elle ne s'en effarouchait pas, il continua sa pour- suite... Tout-à-coup il entendit gémir... des san- glots étouffés... il doubla le pas... il ne vit qu'une tête de femme enveloppée d'une mantille noire, d'où s'échappaient quelques boucles de cheveux d'un blond cendré ravissant... M. de Flahaut, à cette époque, n'était pas du tout effrayant pour une femme comme celle qu'il pourchassait , et qui pouvait l'apprécier; il le savait à merveille. 11 doubla donc le pas, et adressa la parole à la jeune femme en y mêlant quelques mots peut- être un peu lestes; car la solitude dans laquelle était cette femme, cette affliction, ces larmes, ces soupirs, tout cela lui parut destiné à l'attirer, et poursuivant son dessein de terminer l'aven- ture, il prit le bras de la jeune femme pour le passer sous le sien. L'inconnue poussa un cri, et dans le mouvement qu'elle fit pour dégager sa mantille, le voile tomba, et laissa voir à M. de Flahaut un visage charmant couvert de larmes, et pâle de l'effroi qu'il venait de lui causer. A peine l'eut-il fixée que son erreur se dissipa ; il
DE LA DUCHESSE d'aBRATVTÈS. l Sq
$e confondit en excuses, qu'il croyait n'être pas comprises, et continuait à offrir son bras, mais ce n'était plus dans le même motif. L'inconnue, sans écouter ses excuses, se dégagea de nouveau , et sans répondre, sans dire un mot, elle s'échappa, et laissa M. de Flahaut seul, et tout en liberté de rêver à son aventure. Celte femme si agréable et si affligée, il voulait la retrouver ; cette pensée l'occupa toute la nuit et la matinée du lende- main. Cependant il ne pouvait se livrer à aucune recherche, car il était de service auprès du vice- connétable, et l'empereur passait une revue le matin même... Il se rendit à son devoir, mais avec l'ennui qu'on apporte à faire une chose qui empêche votre volonté d'agir comme l'âme l'in- spire... il avait de l'humeur enfin ; et moi, qui le connais depuis sa première jeunesse, je dis qu'il n'était pas dans son moment de conquête, parce qu'il n'est pas aimable du tout quand il boude... Il monta donc à cheval avec luie préoccupation chagrine, et suivit son prince à la